Ariane à Naxos © Artcompress
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Chronique

Festival d’Aix-en-Provence : Zerbinette dénoue le fil d’Ariane

par Luc Evrard | le 9 juillet 2018

C’est avec Ariane à Naxos, une bizarrerie opératique signée du tandem Richard Strauss – Hugo Von Hoffmannsthal, que le Festival d’Aix-en-Provence, vient d’ouvrir sa 70ème édition, la dernière de la belle décennie Bernard Foccroulle, puisque l’organiste belge en charge du Festival depuis 2007 passe le relais au metteur en scène franco-libanais Pierre Audi.

Une bizarrerie  que cette Ariane à Naxos ! Le projet initial des deux compères quand, forts du succès du Chevalier à la Rose , ils se remettent à la tâche en 1911, était d’adapter le Bourgeois gentilhomme de Molière, et d’y insérer comme divertissement destiné au dit Bourgeois par son maître de musique, non pas un grand ballet comme l’avait fait Lully deux siècles plus tôt, mais un court opéra tragicomique évoquant le mythe d’Ariane.

Les spectateurs de Stuttgart en 1912 ayant baillé d’ennui lors d’une première qu’on imagine interminable, Strauss et Hoffmannsthal décident d’oublier Molière et de se concentrer sur cette pauvre Ariane, abandonnée sur l’île de Naxos par l’affreux Thésée qu’elle a pourtant sauvé du Minotaure et sorti de son labyrinthe.

Mais histoire de conserver le ressort tragicomique du projet initial, et d’éviter les bâillements tant redoutés, le projet remanié relate finalement les caprices d’un riche mécène qui impose aux deux troupes qu’il a convoquées pour sa soirée privée, l’une très séria emmenée donc par Ariane, l’autre très buffa guidée par Zerbinetta, de cohabiter sur scène, et de lui improviser un seul divertissement bref, car le feu d’artifice qui doit clore la soirée ne saurait attendre.

« Qu’un nouveau Dieu paraisse et on se rend sans un mot ! »

Moyennant quoi l’opéra ainsi redessiné et dont le succès ne se dément pas depuis 1916 où fut créée à Vienne sa version définitive, comprend deux parties : un prologue où les deux troupes rivales tragédiens et comédiens, se découvrent ainsi que les exigences de leur commanditaire, et l’opéra lui-même ou Ariane, moquée puis coachée par Zerbinetta et ses clowns, finit par oublier la traîtrise de Thésée, pour se jeter dans les bras de Bacchus / Dyonisos, dieu du vin, des plaisirs et… du théâtre. Comme dit, si justement Zerbinetta qui, contrairement aux apparences, en sait long sur la vie :  « Qu’un nouveau Dieu paraisse et on se rend sans un mot ! »

De ce propos somme toute ténu, de ce cadre qu’il affectionne de théâtre dans le théâtre et qu’on retrouvera près de 30 ans plus tard dans Capriccio, Richard Strauss tire un merveilleux exercice de style(s), une partition patchwork, exigeante, où foisonnent citations et références (Mozart, Wagner, et Schubert pour les plus évidentes), où s’étalent à la fois sa formidable érudition et son extraordinaire agilité de compositeur. Ariane, « notre enfant préféré », devait résumer le librettiste Hoffmannsthal, dans une correspondance ultérieure avec Strauss, ce qui veut tout dire concernant une collaboration si fertile en chefs d’oeuvre d’Elektra à La Femme sans Ombre.

Ariane à Naxos © Artcompress

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Cette Ariane était donc très attendue sous la voûte étoilée du théâtre de l’Archevêché, où l’incarnèrent dans le passé, les grandes Teresa Stich-Randall, Régine Crespin, Jessye Norman et où Mady Mesplé fut une mémorable Zerbinetta. Car les femmes tiennent les tous premiers rôles dans cette œuvre écrite pour elles où la confrontation entre tragédie et comédie en alimente une autre, plus intime, sur le désir, l’amour, la versatilité des sentiments humains et la meilleure façon de s’en accommoder ou pas.

La soprano norvégienne Lise Davidsen qui a déjà chanté Ariane à Vienne et Glydebourne, campe ici une princesse délaissée d’une puissance physique et dramatique impressionnante. Sa peine immense, son chagrin inépuisable sont servis par une voix sans faille dans tous les registres. On souffre pour elle au point de partager son soulagement quand, servi lui aussi par d’éclatants aigus, le ténor américain Eric Cutler, Bacchus un peu raide, l’arrache finalement à son deuil, au terme d’un duo de dimension purement wagnérienne, et l’emmène, espérons-le pour eux, vers des lendemains qui chantent.

Sabine Devielhe prend une nouvelle dimension

Face à cette Ariane imposante, Zerbinetta prend ici les traits avantageux de Sabine Devieilhe. Les fidèles d’Aix-en-Provence connaissent tout son talent pour l’avoir vu percer en 2012 dans la Finta Gardiniera de Mozart, et éclater il y a deux ans dans Il trionfo del Tempo e del Disinganno de Haendel. La jeune colorature française prend une nouvelle dimension dans ce rôle vocalement acrobatique et périlleux qu’on dirait taillé pour elle, son extrême agilité vocale, ses aigus cristallins sans acidité. Elle excelle dans le redoutable morceau de bravoure « Grossmächtige Prinzessin » où Zerbinetta confie à Ariane sa vision pragmatique ou résignée de l’amour des hommes et l’invite elle-aussi, quoi qu’il lui en coûte, à passer l’éponge sur l’affront subi.

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Un mot du Compositeur, ce personnage dans lequel on ne peut s’empêcher de voir un autoportrait de Strauss lui-même. Il est porté ici par le mezzo chaleureux de l’américaine Angela Brower et se défend sans succès aucun mais avec une passion touchantes des fantaisies les plus cruelles de son mécène.

Dans la fosse, les 36 solistes de l’Orchestre de Paris, emmenés par le chef allemand Marc Albrecht, expert du répertoire straussien, prennent un plaisir évident à restituer les complexités de cette partition conçue comme un dialogue incessant et presque individualisé, instrument par instrument, avec les voix du plateau.

Là où malheureusement le bât blesse et nous prive d’une joie sans partage, c’est dans le travail de mise en scène de la britannique Katie Mitchell et de son équipe, pilier du Festival qui nous avait habitués à bien mieux, en particulier lors de la création mondiale de Written on Skin de George Benjamin en 2012 et d’un Pelléas et Mélisande d’anthologie en 2016.

Katie Mitchell s’est laissée aller à la vulgarité

Il y a d’abord ce parti-pris, fréquent dans son travail, de diviser le plateau en deux. A jardin les chaises des spectateurs, c’est à dire le mécène et sa femme, lesquels ont d’ailleurs bizarrement échangé leur costume, lui en robe, elle en smoking. Katie Mitchell adore la confusion des genres. A cour la scène du spectacle auquel ils viennent assister. Les vrais spectateurs que nous sommes sont donc condamnés à en jouir de profil d’un bout à l’autre.

Ariane à Naxos © Artcompress

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Il y a ensuite le parti pris de maintenir pratiquement en permanence l’ensemble des protagonistes en scène, habilleur et perruquier inclus. Une vingtaine de personnages s’agitent sans grande lisibilité sur la scène de l’Archevêché. C’est perturbant au point qu’on est souvent tenté de fermer les yeux pour se concentrer sur la musique et les voix, dont on pressent qu’un tel tohu-bohu a pu parfois les empêcher de nous livrer le meilleur d’elles-mêmes.

Il y a enfin cette profusion de ballons, de langues-de-belle-mère et de chapeaux pointus, portés par Zerbinetta et ses acolytes, sans parler de leurs corsets et autre robe rose bonbon lumineux, sensés dérider la pauvre Ariane et lui rendre le sourire.

Katie Mitchell s’est laissée aller à la vulgarité, elle d’ordinaire si élégante. Katie Mitchell se moque des malheurs d’Ariane.

 

 




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