Alexandre Tharaud
Alexandre Tharaud © Le Quartz, Brest
Chronique

Alexandre Tharaud, l’art du (double) piano

par Juliette Guibert | le 27 avril 2017

Scarlatti, c’est comme le début du printemps : exubérant et lumineux, avec des moments suspendus dans l’air transparent. Et tout à coup, un chant au loin, si doux, si délicat et gracieux. Il se rapproche, module, s’évanouit. Revient en trille joyeux dans une nouvelle tonalité. Alexandre Tharaud, venu à Brest en ce début d’avril pour une Carte blanche de 3 jours inaugurée par ce récital, excelle à ce jeu de contrastes, de ruptures rythmiques, de modulations et nous donne un son clair comme l’air de la place Saint-Marc sur une toile de Canaletto.

 

N’en donnons pas une impression légère : le jeu est grave, le mouvement des mains est très simple, presque mécanique. Dans les pianissimos, cette mécanique reste intacte mais se met au service d’une douceur extrême. On tremble à l’idée que ces sonates, pour la majeure partie d’entre elles écrites pour clavecin, n’aient jamais rencontré de pianoforte et que l’on ait pu passer à côté de ce murmure.
Deux siècles après Scarlatti, Rachmaninov reprend le flambeau de la science du contraste avec les Cinq morceaux de fantaisie opus 3, œuvre de jeunesse dans laquelle le grondement tellurique des futurs concertos pour piano est déjà identifiable. Tharaud s’enflamme, les doigts toujours imperturbables, les célébrissimes arpèges du Prélude en do dièse mineur me prennent par la main pour une balade synesthésique en couleur froide et texture minérale dont je reviens au milieu de la valse circulaire de la Sérénade, persuadée d’être allée faire un tour sur une des îles d’Iroise dans les paquets de mer grise et les blocs de granit sculptés par le vent et d’y avoir croisé un Polichinelle russe. C’est à l’entracte que je comprendrai cette escapade : dans la Galerie du Quartz, une exposition est accrochée : Le socle des choses, par deux artistes en résidence de création photographique au sémaphore d’Ouessant.

Photo Benjamin Deroche

Photo Benjamin Deroche

Est-ce l’écho persistant de cette musique de bout du monde ou la rupture de l’entracte, pourtant indispensable pour s’extraire de Rachmaninov et remonter à Schubert, qui ont rendu les 16 Danses allemandes de Schubert si pâles ? Pas de voyage à Vienne ce soir-là, ou alors dans les toutes dernières danses, lorsque s’ouvre une boîte à musique qui attire l’oreille comme le faisceau du phare Lorsque s’ouvre une boîte à musique qui attire l’oreille comme le faisceau du phare attire le navire vers des eaux plus calmes attire le navire vers des eaux plus calmes que celles qu’il vient de traverser : retour à la civilisation après les quelques mois d’errance qui ont suivi la tempête russe… C’était sans doute la respiration qui nous était nécessaire pour aborder la Sonate op.111 de Beethoven, la sonate ultime, à peu près contemporaine des Danses allemandes mais tellement plus monumentale et tellement essentielle dans l’œuvre beethovénienne. Alexandre Tharaud nous en livre une version pure, qui suit une à une les modulations du premier mouvement – n’est-ce pas finalement le fil rouge de ce récital, la modulation ?- et en révèle des connexions inattendues avec Rachmaninov. Il exulte dans l’Arietta du 2ème mouvement : pour cet « adieu à la sonate » selon la formule de Thomas Mann, il nous entraîne de variation en variation, ouvre la danse, n’hésite pas à forcer le trait swingué, module encore, et termine en illuminant la coda de cet art abouti du pianissimo dont il a décidément le secret.
Il a bien fallu deux bis de Scarlatti pour adoucir ce testament beethovénien : la sonate, le retour ! Visiblement, Alexandre Tharaud ne fait pas ses adieux au piano et ça, c’est une excellente nouvelle.

 


Jeudi 6 avril 2017

Carte blanche à Alexandre Tharaud : épisode 1 / en récital (piano)
Le Quartz, Scène nationale, Brest (Finistère),

Le socle de choses, Jean-François Spricigo et Benjamin Deroche
Exposition collective présentée du 10 mars au 29 avril 2017
Galerie du Quartz
par Le Centre Atlantique de la Photographie

En silence je l’ai aimé, un film de Jean-François Spricigo et Alexandre Tharaud.




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