© Marco Borggreve
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Chronique

Alexandre Tharaud, les variations Goldberg et le mont Rushmore

par Juliette Guibert | le 24 mars 2015

Ce soir-là, je venais pour Alexandre Tharaud, trop contente que son agenda international lui ait permis de pousser jusqu’à notre far west. Il offrait à Brest deux soirées de récital : les Goldberg et le lendemain un programme Mozart-Schubert-Beethoven qui m’avait semblé un peu touffu. J’avais donc sans hésiter choisi le premier. Et puis c’est en entrant dans la salle, en voyant le piano seul que j’ai compris : j’étais au pied de ce Mont Rushmore du clavier, les Goldberg en récital. Alexandre Tharaud, pianiste éclectique dans ses concerts comme dans sa discographie, partait à sa conquête. Impressionnée d’abord, je me demandai très vite comment il allait renouveler une escalade si fréquentée, si rebattue et quelle nouvelle voie il pourrait inventer pour nous offrir un panorama dégagé sur l’Aria et ses variations.

Il entre. Il n’en impose pas, pour escalader un mur si haut. Il pose ses mains sur le piano, ces mains ont les Goldberg dans les doigts mais ça ne se voit pas. Sol, sol, la-sol … L’exposition de l’Aria est délicate mais nuancée, assumant l’épaisseur du piano. On entend les feutres des marteaux, loin du clavecin monodique ou de l’analyse méthodique du grand Gould. Je me laisse bercer par la basse obstinée et je crois bien que je perds le contact quelques instants. J’ouvre les yeux – les oreilles sont restées éveillées – et me demande où je suis : c’est pourtant bien la première variation, j’en suis sûre, mais elle a fait un bond de 50 ans. Non, ce n’est pas la Pathétique, mais tout de même, que de contrastes, que d’inflexions ! Sans maniérisme, sans excès, mais en utilisant toutes les ressources du Steinway de concert et en éloignant cette « récréation de l’âme des amateurs » (« denen Liebhabern zur Gemüths Ergeizung ») à chaque note un peu davantage du clavecin. En écoutant les variations s’égrener, je me dis que peut-être ne devrait-on en écouter que quelques-unes à la suite, ce qui éviterait de chercher une progression dans l’exécution alors qu’à l’évidence le caractère cyclique de l’œuvre n’y est pas favorable. Les variations écrites pour clavecin à deux claviers sont conformes à leur réputation : malaisées pour le pianiste qui doit croiser ses mains. Mais le nôtre ne s’arrête pas à si peu et si nous perdons le fil de qui joue quoi, lui continue à mettre dans les touches une délicatesse et à s’autoriser des accents et des contrastes que je ne connais dans aucun enregistrement depuis Gould. Je finis par discerner un procédé : chaque canon est l’occasion de revenir à une interprétation plus mathématique, moins chantante et contrastée, plus centrée sur la vibration de la touche.

© Marco Borggreve

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Un ami qui m’accompagne me dit s’être demandé comment un piano pouvait sortir ce son de clavicorde… Les canons, qui closent les dix groupes de trois variations jusqu’au Da Capo de l’Aria, cycles dans le cycle, contribuent à nous donner cette impression d’œuvre infinie et Tharaud enfonce le clou en les traitant comme une récurrente évocation du son d’origine, sans toutefois en faire un exposé trop pesant. Pour me faire mentir sur ma première impression – qu’il n’y aurait pas de progression dans l’interprétation de cette forme cyclique –, le son gagne encore en contraste et en intensité le long de la deuxième partie et les dernières variations, explosion virtuose si redoutée, sont l’aboutissement logique de cette prise de distance avec le clavecin : je ferme les yeux, ce sont bien les notes des variations Goldberg mais si je ne les connaissais pas je pourrais croire que ce sont celles des Diabelli.

Aria. Le Steinway est éclairé de rouge. On n’entend plus les feutres des marteaux car l’Aria s’est nourri de mille nuances au fil des trente variations. La petite chanson d’Anna Magdalena est devenue dense. Mais je n’écouterai plus jamais les variations Goldberg sans penser à ces clairs-obscurs que j’y ai entendus ce soir. Alexandre Tharaud est tout en haut sur le front de George Washington/Jean-Sébastien Bach mais il n’est pas minuscule : il peut s’asseoir au sommet sans rougir à côté de Gould, Richter et Türeck.


18 mars 2015
Le Quartz, Brest

Alexandre Tharaud
Variations Goldberg, Jean-Sébastien Bach

 

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