Anna Schivazappa © France Musique
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Revue de musicologie

Anna Schivazappa : une nouvelle approche des sonates de Domenico Scarlatti

par Charles-Marie Hulot | le 4 novembre 2017

Spécialiste des musiques anciennes, Anna Schivazappa vient de proposer une nouvelle approche des sonates pour Clavecin Opera IV de Scarlatti, publiée dans la Revue de musicologie.

 

Quelle est la genèse de votre recherche sur les sonates de Scarlatti ?

J’ai commencé à m’intéresser à ces sonates il y a trois ans, lorsque je terminais mon master en « Interprétation des musiques anciennes » à la Sorbonne. En tant que mandoliniste baroque, j’étais en train de construire un nouveau programme de concert autour des sonates de Domenico Scarlatti avec mon ensemble Pizzicar Galante.

Parmi les 555 sonates pour clavecin de Scarlatti, il y en a certaines qui présentent une basse partiellement chiffrée et qui peuvent donc être jouées aussi avec un instrument de dessus accompagné de la basse continue.

Ces sonates sont souvent jouées au violon ou à la flûte, mais on peut aussi les jouer à la mandoline. Une telle pratique d’interprétation est justifiée par la découverte, dans les années ’80, d’un manuscrit faisant partie d’un recueil de musique italienne du XVIIIe siècle conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal de Paris. Dans ce manuscrit on trouve l’indication instrumentale « Sonatina per mandolino e cimbalo » au début de l’une de ces sonates.

 

Pourquoi avez-vous choisi les Sonates pour le clavecin Opera IV ?

Dans le cas de mon instrument, le répertoire original de sonates avec accompagnement de basse continue de cette époque est très intéressant, mais aussi forcément limité par rapport à d’autres instruments : j’ai donc réfléchi à comment élargir ce corpus.
J’ai abordé un groupe de sonates pour un instrument de dessus non spécifié, avec une basse chiffrée de la même période, en essayant de les adapter à la mandoline. Mon choix est donc tombé sur les sonates Opera IV, attribuées par l’éditeur à Domenico Scarlatti.

J’ai abordé un groupe de sonates pour un instrument de dessus non spécifié, avec une basse chiffrée de la même période, en essayant de les adapter à la mandoline

Publié à Paris en 1751, ce recueil est destiné, dans la page de titre, au clavecin. Toutefois, dans l’exemplaire qui est conservé à la Bibliothèque nationale, on voit que la basse est entièrement chiffrée, ce qui suggère encore une fois une destination pour dessus et basse continue.

Sur la base de ces prémisses — et compte tenu du fait que l’utilisation d’un timbre plutôt qu’un autre ne mobilisait pas les mêmes enjeux pour les compositeurs du XVIIIe siècle par rapport à aujourd’hui —j’ai commencé à travailler sur ces sonates pour en proposer une exécution à la mandoline, toujours dans le respect des pratiques d’interprétation anciennes.

 

Lors de vos recherches vous avez fait une intéressante découverte, pourriez-vous nous en parler ?

Une recherche préliminaire dans la littérature secondaire m’a montré que les sonates contenues dans l’exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale ne pouvaient pas être attribuées à Scarlatti, car elles étaient en réalité constituées par des transcriptions d’airs d’opéras qui ont été représentés à Londres pendant les premières décennies du XVIIIe siècle. Avec toute probabilité, il s’agissait donc d’un recueil faussement attribué à Scarlatti par la page de titre.

Les sonates contenues dans l’exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale ne pouvaient pas être attribuées à Scarlatti

Cependant, lorsque j’ai essayé de repérer d’autres sources de ce recueil, je me suis aperçue que dans les trois exemplaires localisés il y avait une incohérence en termes de contenu. En effet, seul l’exemplaire de la Bibliothèque nationale contenait des arrangements d’airs d’opéras, alors que les deux autres (qui sont conservés à la Bibliothèque de Bordeaux et à la bibliothèque François Lang de la Fondation Royaumont) se composaient de sept sonates pour clavecin faisant partie du catalogue des sonates de Scarlatti.

Il existe donc deux recueils avec le même frontispice : un exemplaire problématique, un « faux » opus de Domenico Scarlatti qui consiste en un recueil mixte de transcriptions d’airs d’opéra de divers auteurs pour un dessus instrumental accompagné de la basse continue, et un véritable Opera IV de Scarlatti, ignoré jusqu’à présent par la critique. Dans ce recueil, on trouve notamment la première édition gravée des sonates K. 112, 53, 140, 101, 68 et 106.

Ensemble Pizzicar Galante © Copyright 2017 Pizzicar Galante

Ensemble Pizzicar Galante © Copyright 2017 Pizzicar Galante

Qu’est-ce que cela peut apporter aux interprètes ?

Le fait d’avoir en quelque sorte « réhabilité » ce recueil de sonates, qui a longtemps été considéré comme un cas de fausse attribution, pourrait contribuer à apporter un regard neuf sur la circulation de l’œuvre pour clavecin de Scarlatti en Europe. Les éditions parisiennes des œuvres de Scarlatti ont longtemps été considérées comme étant de moindre importance par rapport à celles parues en Angleterre au cours des mêmes années. Toutefois, ces publications ont eu un impact très important sur les clavecinistes français et sur l’écriture de musique pour clavecin de cette époque : ce sujet mériterait, à lui seul, une autre étude.

Le fait d’avoir en quelque sorte « réhabilité » ce recueil de sonates pourrait contribuer à apporter un regard neuf sur la circulation de l’œuvre pour clavecin de Scarlatti en Europe

Quant aux sonates qui sont contenues dans le « véritable » Opera IV, quatre d’entre elles (K. 53, 140, 101, 106) ont été publiées chez l’éditeur Johnson à Londres l’année suivante, en 1752 : la musique est identique, mais on peut néanmoins remarquer quelques petites différences entre ces deux éditions.

La découverte d’une nouvelle source imprimée est d’autant plus importante dans le cas de sonates comme la K. 68 pour laquelle nous possédons moins de sources que pour les autres pièces contenues dans notre édition. Le musicologue Joel Sheveloff citait justement cette sonate comme un cas exemplaire de la présence de sources contradictoires et peu fiables, qui ont rendu extrêmement difficile la rédaction d’une édition critique des œuvres de Scarlatti.

Quelles seront vos prochaines réflexions musicologiques ?

Mes recherches en tant que doctorante à l’Institut de Recherche en Musicologie sont toujours très étroitement liées à la mandoline et à son répertoire. Les sonates de Scarlatti restent aussi au centre de mes intérêts : en 2017-2018, je serai musicienne-chercheuse associée de la Bibliothèque nationale de France, avec un projet d’étude et de valorisation de ce répertoire.

Je travaillerai également sur la redécouverte du répertoire original pour mandoline, dont la BnF possède l’un des fonds les plus importants au monde. En outre, avec mon ensemble Pizzicar Galante, nous venons d’enregistrer un CD autour des sonates de Scarlatti, dont la sortie est prévue au printemps 2018 chez le label Muso. L’enregistrement constituera une première mondiale pour certaines de ces sonates, qui n’ont jamais été enregistrées à la mandoline. Nous allons présenter ce programme au public lors de la saison 2018-2019 dans le cadre du cycle « Les Inédits de la BnF ».

 


Le site de l’ensemble Pizzicar Galante




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