Cecila Bartoli (Ariodante) et Kathryn Lewek (Ginevra) © 2019 - Alain Hanel - OMC
Chronique

Monte-Carlo : un Ariodante renversant de Cecilia Bartoli et Kathryn Lewek

par Jacqueline Letzter et Robert Adelson | le 26 février 2019

Le premier projet scénique des Musiciens du Prince, un ensemble baroque fondé par Cecilia Bartoli et l’Opéra de Monte-Carlo en 2016, était une nouvelle production d’Ariodante de Georg Friedrich Haendel pour le festival de Salzbourg 2017.  Cet ensemble s’est ensuite produit en tournées européennes avec des programmes instrumentaux et vocaux divers, et à Monte-Carlo il donna une scintillante Cenerentola de Rossini (saisons 2017 et 2018).  Cette saison il présente l’Ariodante salzbourgeois dans la salle Garnier du casino, dont la taille et l’acoustique sont parfaitement adaptées à un ensemble baroque.

 

Dans sa mise en scène, Christof Loy met l’accent non seulement sur la relation entre les sexes, mais aussi et surtout sur la fluidité des genres sexuels.  Loy met en évidence ce thème très explicitement à deux reprises, une fois tout au début et une fois au début de l’acte III,  par un enregistrement off citant en italien des extraits d’Orlando de Virginia Woolf, un roman dont le personnage éponyme se transforme au cours de l’intrigue d’homme en femme. (Le titre du roman nous rappelle aussi l’Orlando furioso de Ludovico Ariosto, dont l’opéra Ariodante est tiré.)  Ces incursions enregistrées — malheureusement trop rapides pour être assimilées — ont surpris le public qui pensait pour un instant qu’il s’agissait d’une annonce enregistrée leur demandant d’éteindre leurs téléphones portables ! C’était là la seule maladresse dans une mise en scène sinon intelligente et adroite, qui a fait ressentir à un public d‘aujourd’hui l’expérience vertigineuse des codes hommes-femmes du temps de l’opera seria.  Car il faut se rappeler que lors de la création d’Ariodante en 1735, le rôle du doux chevalier Ariodante fut chanté par un castrat, un homme transformé chirurgicalement en soprano, et celui du cruel duc d’Albany Polinesso par une femme déguisé en homme. La troupe de danseurs français pour laquelle Haendel composa ses ballets était dirigée par une femme (Marie Sallé, 1707-1756), ce qui était en soi exceptionnel à cette époque, et en outre Sallé était notoire pour avoir dansé des rôles d’hommes.

Cecila Bartoli (Ariodante) © 2019 - Alain Hanel - OMC

Cecila Bartoli (Ariodante) © 2019 – Alain Hanel – OMC

A l’acte I, Bartoli, en Ariodante, porte la moustache, la barbe et l’épée et est vêtue d’une armure. Or, au fil de l’intrigue, elle (il ?) devient (redevient ?) une femme. A l’acte II, on la voit, toujours barbue, mais endossant la robe de sa bien-aimée et au troisième acte elle réapparait dans sa robe avec ses bottes et son épée, mais sans barbe. Cette confusion volontaire des codes s’étend même aux danseurs, tous des hommes, mais certains habillés en femmes et dansant les rôles féminins.

 

La qualité de la distribution est extraordinaire, notamment pour les rôles des amants Ariodante (Cecilia Bartoli) et Ginevra (Kathryn Lewek). Bartoli n’a plus le volume de sa cadette, la jeune Lewek, mais elle maitrise la riche palette de couleurs vocales comme aucune autre mezzo soprano. Les deux moments les plus inoubliables de l’opéra étaient leurs deux airs de désespoir de l’acte II: « Scherza infida » pour Ariodante et « Il mio crudel martoro » pour Ginevra.  Les chanteuses soulignèrent les parallèles entre leurs deux airs en commençant le da capo par la même ornementation– aigue et pianissimo.  Très expressive, Lewek a chanté l’air  « Mi palpita il core » (acte II) comme si elle était en train de s’évanouir, communiquant ainsi la désorientation absolue de son personnage.  Avec de tels interprètes, même un spectacle de quatre heures et demi avec ses longues séries d’airs da capo ne lasse à aucun moment. Chaque artiste a si ingénieusement varié le retour de la partie initiale de son air que ces moments de stasis sont devenus incroyablement dynamiques. Bartoli est la maîtresse de cette technique :  dans son air engoué « Con l’ali di costanza » (acte I), qu’elle interprète en lampant le vin que Polinesso lui verse pour l’enivrer, ses ornementations dans le da capo deviennent une explosion de hoquets et de rires.

Kathryn Lewek (Ginevra) © 2019 - Alain Hanel - OMC

Kathryn Lewek (Ginevra) © 2019 – Alain Hanel – OMC

Polinesso est interprété superbement par le contre-ténor Christophe Dumaux.  Enjôleur (dans son air « Spero per voi », acte I) autant que perfide (dans « Se l’inganno sortisce felice », acte II), il joue son rôle avec conviction et panache. La soprano Sandrine Piau est une Dalinda touchante et son legato dans « Se tanto piace al cor » (act II)  est ravissant. Ténor Norman Reinhardt dans le rôle de Lurcanio est remarquable par le naturel de sa voix, notamment dans l’air « Cel mio sol vezzoso rai » (acte I) dont il chanta la partie da capo en pianissimo, suivi d’une ritournelle orchestrale jouée encore plus doucement. Le baryton-basse Peter Kalman (le Roi d’Ecosse) et le ténor Kristofer Lundin (Odoardo) ont complété cette très heureuse équipe vocale.

Christophe Dumaux (Polinesso) et Sandrine Piau (Dalinda) © 2019 - Alain Hanel - OMC

Christophe Dumaux (Polinesso) et Sandrine Piau (Dalinda) © 2019 – Alain Hanel – OMC

Le chef d’orchestre Gianlua Capuano a assuré une excellente coordination entre la fosse d’orchestre et la scène, particulièrement dans certains airs rapides. Pour créer plus de variété dans l’accompagnement des récitatifs, il a parfois confié l’accompagnement au clavecin (Luca Quintavalle) et parfois au théorbe (Michele Pasotti). Les deux cornistes Erwin Wieranga et Emmanuel Franckenberg étaient sur scène pour l’air du Roi  « Voli colla sua tromba » (acte I) où ils ont interprété avec le baryton-basse une longue cadence composée spécialement pour cette représentation (car c’est un moment d’improvisation qui ne fut pas noté par Haendel).  A juger par les longs applaudissements du public enthousiasmé, nous n’étions pas les seuls à avoir été entrainés par ce spectacle étincelant et à espérer que les Musiciens du Prince continuent encore de nombreuses années à créer des spectacles d’une telle qualité.

 

 


Ariodante

Dramma per musica en trois actes
Musique de Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Livret d’après Ginevra, principessa di Scozia d’Antonio Salvi, inspiré
de l’Orlando furioso de Ludovico Ariosto
Production du Festival de Salzbourg

Salle Garnier
Opéra de Monte-Carlo

22 février 2019 – 19 H 00 (Gala)
24 février 2019 – 15 H 00
26 février 2019 – 19 H 00
28 février 2019 – 19 H 00

Direction musicale
Gianluca Capuano
Mise en scène
Christof Loy
Décors
Johannes Leiacker
Costumes
Ursula Renzenbrink
Lumières
Roland Edrich
Chorégraphie
Andreas Heise
Chef de chœur
Stefano Visconti

Le roi d’Écosse
Peter Kalman
Ginevra, sa fille, fiancée d’Ariodante
Kathryn Lewek
Ariodante, prince feudataire
Cecilia Bartoli
Lurcanio, son frère
Norman Reinhardt
Polinesso, duc d’Albany
Christophe Dumaux
Dalinda, servante de Ginevra
Sandrine Piau
Odoardo, favori du roi
Kristofer Lundin

Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo
Les Musiciens du Prince

 

 




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