George Benjamin © Festival Manifeste IRCAM
George Benjamin © Festival Manifeste IRCAM
Chronique

At first light

par Isabella Vasilotta | le 23 juillet 2014

L’oreille nouvelle
Laissez vous entrainer par nos contes et transformez vos pavillons auriculaires !
Soyez prêts pour accuellir les sonorités contemporaines…

 

J’arrive à l’Ircam à 19h40. Je récupère mon billet et je suis le reste du public. Tout le monde descend au troisième sous-sol, là où les impossibles pensées des compositeurs prennent également forme grâce à leur collaboration avec les RIM : les Réalisateurs en Informatique Musicale. Nous entrons dans l’Espace de projection, une salle à l’acoustique variable  avec parois et plafonds mobiles. Là, bien camouflé dans les murs de la salle, un dispositif de spatialisation sonore multicanal nous entoure : 339 haut-parleurs contrôlés par des ordinateurs projettent le son dans l’espace.

Je m’assieds au fond de la salle, à une place assez centrale. L’Espace de projection est rempli de spectateurs de tous âges. Parmi la grande variété des langues, le public étant international, je parviens à capter la fin d’une « conversation de couloir » type, entre deux habitués de ce genre de concerts et dont le Festival ManiFeste en est une belle illustration. « Tu as été à d’autres concerts ? » ; « Non, c’est le premier concert de ManiFeste auquel j’assiste » ; « Ah bon ! C’est un bon début, la pièce de Benjamin est un chef d’œuvre » ; « eh oui, il était encore jeune, mais avec At first light il réalisait déjà son premier coup de maître ! ». La conversation s’interrompt quand les lumières s’éteignent ; l’Ensemble Orchestral Contemporain entre dans la salle, suivi par son chef et fondateur, Daniel Kawka.

D’entrée, l’orchestre joue Volleys of Light and Shadows (2013-14), une œuvre commandée à Benjamin Hackbarth par l’Ircam-Centre Pompidou. Benjamin Hackbarth, élève entre autres de la compositrice israélienne Chaya Czernowin (programmée en fin de concert), a été « compositeur en recherche » à l’Ircam en 2011-2012. Progressivement, au cours des vingt-deux minutes de la pièce, émergent des « organismes sonores » qui, un peu comme des thèmes, se poursuivent du début à la fin. Plus que des thèmes, il s’agit bien d’ «organismes sonores » qui se meuvent sur une quantité de paramètres à l’instar d’un corps vivant.

En effet, à l’image du vivant qui n’existe que par la coordination d’une multitude de détails infimes qui s’enchaînent les uns aux autres, ces thèmes « vivants » n’existent que si l’on prend en considération l’ensemble des composantes du son (les altérations dans les variations d’intensité, les formes des glissandi, les qualités spectrales des multiples sons qui composent l’organisme en question…). Rien n’est secondaire, tout est essentiel. Mais, peut-on vraiment comprendre quelque chose d’un être vivant si on ne le considère pas dans ses interactions avec les autres ? Evidemment, un être peut biologiquement exister pour lui-même, mais, à notre avis c’est l’altérité qui lui permet de se découvrir et de mieux fixer son caractère. Il en va de même pour les organismes sonores : c’est lorsqu’ils se rencontrent qu’ils se définissent mieux en tant que singularités. En somme, l’autre nous permet de changer de perspective quant à nous-mêmes et quant à ce qui nous entoure.

Toutefois, que se passe-t-il si l’autre est un organisme similaire mais qui soit d’une nature différente? Le 24 juin 2014 à Tokyo le Professeur Hiroshi Ishiguro a présenté deux androïdes, Kodomoroid et Otonaroid, afin d’illustrer les dernières avancées en matière de robotique hominoïde : la voix, la peau et les mouvements de ces robots frappent tant ils sont de plus en plus proches de ceux des humains avec lesquels ils peuvent interagir. Quand ces robots seront complètement parfaits, quelle sera le résultat de la juxtaposition en société du corps vivant de l’être humain et de la vie artificielle d’un ordinateur? On peut trouver dans Volleys of Lights and Shadows une préfiguration de cette perception dans la mesure où l’électronique et l’acoustique se juxtaposent afin de créer « le sentiment d’un certain danger et d’une certaine tension cognitive ».

La pièce s’étend ainsi dans un jeu de lumières (le son acoustique) et d’ombres (le son électronique) dans lequel les différents organismes sonores se rencontrent et se perturbent. Le contraste entre la lumière et l’ombre est d’autant plus accentué que le son électronique, au fur et à mesure que l’on avance dans la pièce, enveloppe de plus en plus le spectateur. Au milieu de l’œuvre j’ai fermé les yeux: le son virtuel, joué par l’ordinateur, entourait mon corps tandis que le son acoustique, c’est-à-dire produit en temps réel par des corps vivants sur la scène, touchait frontalement mes oreilles : le son électronique est spatialisé et se trouve donc partagé entre les 339 haut-parleurs qui composent les murs de la salle.

A la fin du morceau, je sens dans ma tête retentir l’éco de la « conversation de couloir » que j’avais précédemment volée : on parlait de At first light, chef d’œuvre du compositeur anglais George Benjamin (1960). Elève de Messiaen au Conservatoire National Superieur de Musique de Paris en 1976, il compose la pièce à l’âge de 22 ans, en 1982. At first light, joué impeccablement par l’Ensemble Orchestral Contemporain, est articulée en trois mouvements et se développe en un jeu d’instruments qui paraissent construire un tissu. C’est pour cette raison que le timbre instrumental est le paramètre substantiel de l’œuvre et qu’il est organisé selon deux conceptions : une conception « illuminative », à la manière de Debussy, c’est-à-dire que le timbre se perçoit comme une touche de couleur et, une conception « fonctionnelle », un peu à la façon de Messiaen, le timbre étant considéré comme le paramètre essentiel sur lequel les autres se cordonnent. Et en effet, la pièce est bien « une célébration des couleurs et des bruits du petit jour » : le tissu orchestral est comme la lumière de l’aube sur la mer où les vagues se déploient, à un moment donné c’est un bateau qui arrive, puis un groupe de poissons… Par le travail que le compositeur a effectué sur l’exploration du son en soi, ce tissu lumineux donne un certain caractère aux éléments qui s’enchainent sur la mer de l’écoute…

Cette métaphore fait le lien avec Chaya Czernowin, une compositrice israélienne qui a tenu cette année un atelier de composition de musique de chambre à l’Académie de l’Ircam. La métaphore est effectivement pour Czernowin un outil compositionnel. Ainsi Lovesong est une métaphore de la relation amoureuse: « un cristal, pur et transparent » où l’on perçoit au cours des trois mouvements un même objet, mais de manière toujours plus évidente et toujours de façon différente. Les trois parties se suivent comme les étapes d’une histoire d’amour : au début, un flux sonore se déploie jusqu’à être interrompu par des figures « venues d’ailleurs ». Ces moments dialectiques se renversent enfin dans une synthèse où « une seule et unique harmonie ne subit que de très légers changements ». Tout est remarquable. Comme dans une véritable histoire d’amour, non pas tant le jeu des instruments pris individuellement que la virtuosité du jeu d’ensemble.
Le concert se termine « avec cette chanson d’amour » ; tout le monde quitte l’ombre de cette salle souterraine pensée pour la cohabitation du virtuel et de l’humain et retourne à la véritable mais étrange lumière des longues journées d’été à Paris. Ces journées où le soleil n’a pas envie de laisser la place à l’ombre ni de se coucher tôt. Non, pas avant 22h.

 


AT FIRST LIGHT
Mardi 1er juillet, 20h
Ircam, Espace de projection

Daniel Kawka, direction
Gilbert Nouno, réalisation informatique musicale
Ensemble Orchestral Contemporain

Benjamin Hackbarth, Volleys of Light and Shadow
pour ensemble de chambre et électronique

George Benjamin, At First Light
pour orchestre de chambre de quatorze instrumentistes

Chaya Czernowin, Lovesong
pour ensemble

 

 

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