Au Monde © Elizabeth Carecchio à l'Opéra Comique
Au Monde © Elizabeth Carecchio à l'Opéra Comique
Chronique

« Au monde » : une bourgeoisie froide et codifiée aux limites de l’humanité

par Cinzia Rota | le 1 mars 2015

En 2004, au Théâtre National de Strasbourg, on créait une pièce de Joël Pommerat, Au monde. Dix ans plus tard, elle est mise en musique par Philippe Boesmans et créée à La Monnaie de Bruxelles puis présentée à Paris à l’Opéra-Comique.

Dans un décor sombre et oppressant, le spectateur observe la vie d’une famille de la grande bourgeoisie. Le retour à la maison d’un fils parti à l’armée, au moment du passage de témoin d’un patriarche âgé et fatigué, accélère le processus de désagrégation de la famille, entre projection et réalité.

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l'Opéra Comique

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l’Opéra Comique

Huit personnages cherchent leur place dans le monde, dans une atmosphère glaciale où l’amour est absent, remplacé par la contenance et la froideur. Une table, quelques chaises, des lits, des fauteuils… dans la grande maison lecorbusienne, des gens vivent ensemble, se croisent mais ne se rencontrent pas, tout comme le public, d’ailleurs, qui rentre dans leur intimité sans se sentir concerné, séparé de leur monde par une vitre comme on l’est devant la télévision. D’ailleurs, ce n’est qu’à travers le petit écran, quelques allusions éparpillées ici et là par les personnages et la lumière stridente qui traverse les meurtrières que le monde extérieur se met à exister.

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l'Opéra Comique

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l’Opéra Comique

Les relations humaines sont filtrées par les règles sociales, les non-dits, les tabous, tous systématiquement brisés en secret. Comme les émissions de la deuxième sœur, tout est faux — l’amour désintéressé pour la fille adoptive, la philanthropie de l’entreprise familiale, les mariages et les enfants qui doivent venir au monde.

Malgré l’indétermination initiale, il s’agit bel et bien du portrait d’une famille mafieuse, enrichie par la vente d’armes, où inceste, adultère et pédophilie se mélangent dans un vide glacial au mensonge, à la jalousie, à la lutte pour le pouvoir, à la violence. Cet échantillon reflète une société où le rêve progressiste a trahi l’humanité. Sans valeurs et sans noms — le seul à en avoir un est Ori — les huit personnages se disposent presque géométriquement sur la scène et interagissent presque sans se toucher. Seule la musique révèle leurs tourments intérieurs.

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l'Opéra Comique

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l’Opéra Comique

Dans ce drame statique, le passage du temps est marqué par les changements de costumes de la deuxième sœur, la seule à introduire la couleur dans ce cauchemar en noir et blanc. Les autres personnages sont opprimés par des vêtements toujours identiques — même la conformiste et lugubre grande sœur le remarque : « J’en ai marre d’être habillée ainsi ! ».

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l'Opéra Comique

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l’Opéra Comique

Ce mariage entre théâtre et musique est riche en références : les Trois Sœurs de Tchekhov, dont l’élan vital est lentement mais inexorablement brisé, Maeterlinck et la femme étrangère (la Fatalité, interprétée par une troublante et convaincante Ruth Olaizola) qui s’exprime dans une langue incompréhensible ou qui se met à chanter un ambigu « My Way »…

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l'Opéra Comique

Au Monde © Elizabeth Carecchio à l’Opéra Comique

La musique suggère les sous-entendus sans jamais les nommer, et flotte dans une atmosphère trouble qui évoque l’évanescence de Debussy et de Ravel. Patrick Davin, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, rend cet impressionnisme sonore avec une grande délicatesse.
Nous remarquons le timbre chaleureux et caressant de Philippe Sly et l’interprétation à fleur de peau de Patricia Petibon, principale protagoniste musicale et théâtrale de ce drame, dont le personnage, malgré son incapacité à « distinguer le bien du mal », prédit un avenir utopique où l’Homme n’aura plus à travailler…

 


 

Bande annonce

 


Le 27 février 2015 à l’Opéra-Comique, Paris.

Musique, Philippe Boesmans
Direction musicale, Patrick Davin
Mise en scène, Joël Pommerat
Décors et lumières, Éric Soyer
Costumes, Isabelle Deffin
Dramaturgie, Christian Longchamp

Le père, Frode Olsen
Le fils aîné, Werner Van Mechelen
Ori, Philippe Sly
La fille aînée, Charlotte Hellekant
La seconde fille, Patricia Petibon
La plus jeune fille, Fflur Wyn
Le mari de la fille aînée, Yann Beuron
La femme étrangère, Ruth Olaizola

Orchestre Philharmonique de Radio France

 

 

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