Édouard Ferlet © Grégoire Alexandre
Édouard Ferlet © Grégoire Alexandre
Interview

Think Bach Op.2, l’hommage à Bach d’Édouard Ferlet

par Marine Park-Dufour | le 6 juin 2017

Cher Jean-Sébastien,

Depuis longtemps maintenant, je te joue et joue avec toi
en te suivant sur le sentier d’à coté.
Mes doigts en folie courent et s’essoufflent
dans l’ivresse et la rigueur de tes lignes,
mes muscles se figent et se relâchent pour exprimer ma rage et ma passion.

Page après page, j’ai la sensation de sculpter un monde invisible.
Je sens mes articulations éclater, ma peau s’ouvrir et mes ongles claquer
comme si je frappais à ton royaume sacré.
J’aimerais rentrer de tout mon corps dans ton monde sensible.
Pour le moment, mes anciennes blessures me retiennent encore par le bout des pieds
mais au fil de mes nuits noires et blanches,
je finis par me recomposer, pas à pas, morceau par morceau.
Chacune de tes inventions fait de moi un homme plus vivant, plus présent, plus heureux.

Un jour, le clavier du piano m’a parlé.
Je l’ai écouté et me suis noyé dans ses ondes sonores.
Perdant conscience pendant quelques instants, je t’ai imaginé
buvant du bon vin pendant que tu improvisais.

Depuis, j’ai compris que je devais être un musicien de chaque instant,
me laissant guider par la beauté du son,
l’incandescence du rythme,
les mélodies souterraines.

Je ne veux pas m’enfermer dans la musique pour me protéger,
je veux qu’elle soit une porte d’entrée grande ouverte pour aimer.

Édouard Ferlet

 

A l’occasion de la sortie de l’album Think Bach Op.2, nous avons rencontré le pianiste Édouard Ferlet.

 

Vous venez de sortir Think Bach Op.2 votre nouvel album solo, après un Opus 1, qui a élégamment « dépoussiéré le classique », comme on dit. Pourriez-vous nous parler de la genèse de ce projet autour du Cantor de Leipzig ?

L’idée était tout d’abord de partager l’émotion que je ressens en jouant du Bach, sans forcement être fidèle à la partition, mais en le jouant différemment car je suis un pianiste de formation Jazz. J’ai commencé à développer un nouveau mode de jeu lors d’une tournée en Chine. Loin de chez moi j’ai probablement pu me libérer de la peur des remarques et des jugements sur ce travail périlleux !

Paul-Arnaud Péjouan qui avait organisé la tournée était convaincu et m’a conseillé d’en faire un projet de disque, je lui en remercie !

A mon retour en France petit à petit j’ai inséré des pièces de Bach dans mes concerts solo et ça m’a plu, puis grâce aux encouragements de Paul-Arnaud Péjouan (directeur des différent festivals de piano, tels que le Festival Pianos aux Jacobins, l’Esprit du piano, Piano en Valois etc.) j’ai pu développer le projet.

 

Vous avez opté pour un procédé de travail très original. Pourriez-vous nous en dire plus ?

L’Opus 1 était basé surtout sur l’aspect graphique de la musique de Bach. Avec une approche de graphiste, j’ai coupé la partition et rajouté ou effacé des notes, puis j’ai découpé la partition, fait des collages et des origami, des cadavre exquis.

Mon second album adopte une autre démarche, encore plus personnelle : à travers une musique écrite qui n’est pas la mienne, je développe mon langage par lequel je découvre de nouvelles sources d’intérêt et une meilleure connaissance de moi-même.

 

Vous affichez une belle lettre destinée à Bach sur la première page du livret du CD. Qu’est ce qui vous fascine autant chez Bach ? D’où vient cet amour pour lui ?

Je pense que ça vient de l’enfance. Quand on est musicien, quel que soit l’instrument, on est toujours amené à jouer des mélodies de Bach. Je joue souvent du Bach, tout comme d’autres jazzmen qui le jouent pour se chauffer les doigts, travailler le rythme, le tempo et le phrasé. Dans la recherche d’un langage personnel et dans ma carrière de pianiste de jazz, c’est Bach qui m’a aidé à dénicher au fond de moi ma propre identité de musicien.

 

En plus Bach était un excellent improvisateur.

Bien évidemment. À l’époque baroque, tous les musiciens improvisaient, les cadences étaient ouvertes à la libre interprétation, puis durant la période classique les compositeurs ont voulu « contrôler » les dynamiques et l’expression, en obligeant les interprètes à jouer exactement comme c’était écrit.

 

Pourriez-vous nous parler de votre parcours d’apprentissage musical ?

J’ai pris des cours de piano assez jeune et me suis mis très vite à composer, à improviser et à jouer avec le piano.

C’est aussi un sentiment que j’essaye de retrouver souvent en jouant et en composant, par exemple en touchant une seule note au clavier et en éprouvant le plaisir d’en entendre la sonorité comme si c’était la première fois que je jouais du piano.

Quand on a de la technique et de l’expérience on ne s’autorise plus à faire des choses simples. J’essaye de retrouver cette émotion que j’ai eue quand j’étais enfant, de me reconnecter avec cette émotion un peu naïve de jouer de la musique avec « pas grand chose ». Pour ce qui concerne la composition, je préfère commencer par une idée simple que je développe après, au lieu d’aller tout de suite dans plein de directions différentes.

 

Vous collaborez avec des musiciens classiques ?

Il arrive souvent que des musiciens de jazz jouent des œuvres classiques ou que des musiciens du classique jouent du jazz… mais je pense qu’il existe d’autres espaces de rencontre et de cohésion.

Quand un musicien de jazz et un musicien classique travaillent ensemble, il est important de respecter le domaine de chacun et de savoir pourquoi on souhaite mélanger ces deux univers.

Je travaille avec la claveciniste Violine Cochard, fantastique musicienne, et c’est justement le cas de cette collaboration. Je ne lui demande pas de jouer du jazz et elle ne me demande pas de jouer de la musique baroque. Chacun garde son identité et ça fonctionne tout seul : par instinct, nous trouvons la même direction musicale.

Nous préparons notre deuxième album chez Alpha, qui sortira en 2017 et sera autour de la danse.

 

Comme vous improvisez, tous les morceaux que vous composez sont joués différemment à chaque concert. Est-ce que vous écrivez tout de même vos compositions sur des partitions ?

Oui, justement j’ai édité toutes mes compositions de l’album Think Bach Op.2. Elles sont  destinées aux musiciens de jazz et aux musiciens classiques, afin de les réunir pour qu’ils puissent travailler ensemble autour d’une partition actuelle.

Le défi, difficile et intéressant, c’est d’écrire des partitions qui soient lisibles par les uns et par les autres à la fois. C’est un travail intéressant qui permet aux musiciens classiques de s’initier à l’improvisation et aux musiciens de jazz de s’intéresser à la composition et de travailler de nouveaux modes de jeu.

Les thèmes sont écrits, mais il y a plein de fenêtres où l’improvisation est importante. L’idée est de les distribuer aux conservatoires pour qu’elles deviennent une méthode de travail complémentaire à l’enseignement plus classique. Ces partitions sont déjà disponibles sur Amazon.

 

Pendant vos concerts vous communiquez beaucoup avec le public. Pourquoi ?

Quand on est seul face au public, de l’interaction se crée. Le public m’inspire beaucoup, tout comme le lieu et l’atmosphère. J’adapte ma parole au lieu et à l’atmosphère.

Ce qui m’intéresse, c’est de déstabiliser un peu le public et le faire rentrer dans un espace hors du temps. Et pour cela j’aime changer les codes. Dans le livret de mon album, j’explique comment je travaille aussi bien techniquement que psychologiquement, ainsi j’aide le public à entrer dans mon univers.

 

Think Bach Op.2 est un chemin qui continue, je suppose. Ce serait comment l’opus 3 ? Autrement dit : quel est le prochain compositeur dont vous envisagez d’explorer l’univers ?

J’ai récemment travaillé sur les compositeurs russes : Moussorgski, Rimski-Korsakov, Prokofiev… Ce qui m’inspire ce n’est pas seulement les notes qu’ils ont pu écrire, mais aussi les personnages, leurs comportements, leur vies…




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