Balade des claviers
Concert-promenade à Morlaix © Juliette Guibert
Chronique

Balade des claviers : des Proms en Finistère

par Juliette Guibert | le 1 juin 2015

Un concert-promenade dédié à la musique britannique dans les lieux insolites de Morlaix, au son de divers claviers anciens ou récents.

 

« S’ils te mordent, mords-les« . Ce n’est pas à une balade de santé que leur devise convie les Morlaisiens. Et quand on sait que ce sont nos chers voisins britanniques qui en sont les destinataires, on se dit que la ville doit garder quelque rancœur contre la perfide Albion dont les soldats mirent à sac Morlaix laissée sans défense par une foire en juin 1522. Mais ce serait mal connaître le Breton, qui n’a pas la rancune tenace.

Près de cinq cents ans plus tard, c’est à un véritable concert-promenade dédié à la musique britannique que nous conviait cette Balade de claviers organisée par Son Ar Mein. La vocation de cette association est la mise en valeur du patrimoine du Trégor finistérien et du Pays de Morlaix, qu’elle associe à des événements musicaux et à d’autres arts. C’est à eux qu’on devait le remarquable Peau d’Âne l’hiver dernier, mis en musique par l’ensemble baroque Ma non troppo sur des musiques contemporaines de Perrault, avec un travail textile de toute beauté sur les costumes et les décors. C’est à eux encore que l’on doit le Petit Festival de Musiques en Trégor, début juillet, dont la cuvée 2015 s’annonce bien alléchante. Mais en ce dimanche de Pentecôte, le fil rouge de notre concert-promenade était la découverte de lieux insolites du Morlaix historique au son de divers claviers anciens, sous la houlette musicale de Freddy Eichelberger, organiste claveciniste partageur d’expériences musicales, aussi à l’aise dans le répertoire baroque que dans l’improvisation jazz.

Pour commencer, sur le piano d’une maison particulière des hauteurs du port, il nous initie aux variations anglaises sur l’in nomine grégorien. Le salon, ombragé par un grand bananier, n’en est visiblement pas à son premier concert. Le maître de maison, organiste jazz talentueux, nous fait une démonstration d’orgue Hammond, dont on retiendra plus la fonction de ventilateur que la beauté du son. Dans un jardin fleuri suspendu entre les toits, atteint à flanc de colline par plusieurs escaliers d’immeuble, l’excellente Marthe Vassallo, qui nous avait enchantés dans une féconde confrontation du Winterreise avec des gwerziou à l’Opéra de Rennes il y a quelques semaines, chante des danses calédoniennes et des mélodies de Purcell accompagnée par le son doux et aquatique d’un dulcitone de Glasgow patiemment restauré.

© Juliette Guibert

© Juliette Guibert

Clou des découvertes, c’est la scène et les balcons dévastés d’une ancienne Comédie, théâtre XVIIIe désaffecté, coupé en deux, servant pour moitié de grenier à une boulangerie, qui sont le décor extraordinaire d’une démonstration d’orgue portatif médiéval, que l’on dirait tout droit sorti d’une enluminure, et de clavicorde. Le clavicorde, c’est le piano d’exercice dont on rêve pour un voyage en voiture. Son défaut c’est qu’il n’a aucun son… mais là, dans cet écrin improbable, entouré de notre petit groupe de randonneurs musicaux (une soixantaine de personnes réparties en deux groupes du fait de l’étroitesse des lieux visités… et de la fragilité des escaliers pour y accéder !), la Pavane et la Gaillarde de W. Byrde sonnaient bien sous les doigts de Felipe Guerra. La promenade nous mènera encore plus haut, là où l’ancien château dominait la ville, pour un gwerz et une danse bretonne, puis après tant d’autres escaliers (une Pentecôte bien nommée pour cette balade escarpée…) à l’église Saint-Matthieu pour écouter les orgues dans un programme digne des Proms : l’incontournable Pomp and circumstances de Sir Elgar, des mélodies irlandaises et écossaises de Purcell, un arrangement de Sir Elton John. Et comme si Sa Gracieuse Majesté nous attendait pour The Last Night, c’est dans la chapelle du Couvent des Ursulines qu’après avoir écouté un cours à l’épinette sur l’apport de la musique anglaise à la polyphonie occidentale, nous nous levâmes pour entendre le God save the Queen à l’harmonium. Et qu’en bons sujets nous terminâmes la promenade par un puissant Rule Britannia! a capella devant le porche de la chapelle. Pour ces inoubliables Proms bretonnes, il ne manquait que la BBC, Dieu et mon droit.

 

A propos de l'auteur

Ses derniers articles

Vos commentaires

A voir aussi