Bartabas à la Seine Musicale © DR
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Chronique

Bartabas à la Seine Musicale : un Sacre chamanique pour Stravinsky

par Numa des Borderies | le 27 septembre 2018

Après le succès de son Requiem de Mozart, Bartabas investit à nouveau la Seine Musicale pour revisiter le Sacre du Printemps et la Symphonie de Psaumes de Stravinsky, dans une scénographie créée pour la première fois en 2000 avec Pierre Boulez. Cette fois, c’est Mikko Frank qui dirigera le Philharmonique Radio France dans sa première expérience au contact des chevaux, rejoint par Lionel Sow et le choeur de Radio France. Nous avons assisté à la première le 21 septembre 2018. 

Écuyer éclectique, artiste pluridisciplinaire, Bartabas cultive une affinité de longue date avec la musique classique à travers ses multiples collaborations avec de grands orchestres.

En 2000, il faisait entrer Pierre Boulez et Stravinsky au cirque Zingaro avec le spectacle Triptik, créant la rencontre de l’art équestre avec la musique contemporaine et la danse. Près de vingt ans plus tard, c’est avec l’académie équestre de Versailles qu’il revisite sa scénographie du Sacre du printemps et de la Symphonie de Psaumes.Le sacre de Bartabas inverse les genres : c’est un homme qu’on sacrifie tandis que les femmes sont seules dépositaires de la force incarnée par le cheval.

Le plus marquant dans ce programme reste la vision que Bartabas livre du Sacre du printemps. A la suite de Maurice Béjart, Martha Graham et tant d’autres, il y explore le rapport à la terre et les origines primitives de l’humanité.

Pour l’occasion, une nouvelle troupe de danseurs pratiquant le Kalarippayatt, un art martial du sud de l’Inde, vient déployer une chorégraphie aborigène et ancestrale. Alors que résonnent les premières notes du basson, frisson traversant la nature qui s’éveille, leurs silhouettes rampantes sortent de l’ombre pour gravir le monticule de terre situé au centre de la piste dans ce qui semble être une vision fantasmagorique des temps originels de l’humanité. Nus et désarmés dans un paysage crépusculaire, ces premiers hommes apprivoisant leur environnement sont rapidement encerclés par une horde menaçante d’amazones et leurs montures surgies de l’ombre.

Bartabas à la Seine Musicale © DR

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Dès l’ouverture de ce premier tableau, on est subjugué par le travail de Bertrand Couderc aux lumières, tamisant la scène d’un clair-obscur aux teintes ocres dans lequel s’insèrent parfaitement les corps de bronze des danseurs et les robes crème, isabelle et noire des superbes chevaux lusitaniens de l’académie équestre de Versailles.

Le Sacre de Bartabas inverse les genres : ce n’est pas une jeune vierge mais bien un homme qui fait office d’offrande, tandis que les femmes, seules dépositaires de la force incarnée par les chevaux, procèdent au sacrifice rituel du malheureux élu !

Dans ce ballet humain et animal, la rencontre entre l’homme et le cheval prend alors des allures de confrontation physique. Chevaux et danseurs se jaugent, se poursuivent, se domptent. Un peuple de la terre, figuré par les danseurs indiens, se fait d’abord soumettre par les amazones et leurs chevaux avant d’apprivoiser à son tour l’animal.

Une sensualité certaine se dégage d’ailleurs de ce Sacre, à travers la rencontre brute des chairs humaines et animale dans un nuage de poussière. Progressivement, les danseurs font corps avec les équidés, empoignent leurs queues avant de les monter, debout sur leurs croupes et en couples avec les amazones, à l’exception de l’élu qui sera sacrifié sur l’autel du printemps.Une sensualité certaine émerge de la rencontre entre chevaux et hommes dans ce décor poudroyant.

Du côté de la fosse, Mikko Franck et l’orchestre philharmonique de radio France déploient un Sacre sans fioriture ni excès de pathos, déroulant la partition avec régularité et dynamisme, mettant en relief le foisonnement des timbres et la violence des rythmes. Il n’en faut pas plus pour faire émerger le chef d’oeuvre, et c’est d’ailleurs cette netteté de l’interprétation qui a séduit Bartabas chez le chef finlandais, rappelant ce que disait Boulez à propos de l’oeuvre de Stravinsky : “il faut jouer la partition, point !”.

Bartabas à la Seine Musicale © DR

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Et en effet, on ne peut qu’admirer la précision et la constance dont fait montre le philharmonique de Radio France dans une configuration qui n’a rien d’ordinaire : alors qu’aux rythmes complexes et syncopés de la partition se superpose la cadence intransigeante des chevaux, la phalange est restée impassible de clarté et de mesure pour nous livrer un Sacre de haute volée.

Moins marquante mais tout aussi esthétique, la seconde partie du spectacle passe du rite païen à la liturgie chrétienne avec la Symphonie de Psaumes de Stravinsky.

Après le primitivisme brutal du Sacre du Printemps, la mise en scène est ici plus apollinienne, peut-être plus sage aussi. Les amazones laissent place à 6 écuyères montées sur des chevaux blancs, déroulant des figures géométriques et gracieuses tandis qu’au plafond une artiste acrobate survole la scène dans un numéro de tissu aérien. Figure de l’ange déchu, elle se laissera délicatement tomber au sol au son de l’Alleluia final.Hommes et chevaux font corps avec la musique, à l’image de l’ambition de Bartabas : faire de l’équitation un art total.

Si le choeur de Radio France, qui s’est joint à la fosse sous la direction de Lionel Sow, déploie un bel équilibre des timbres et une parfaite cohésion dans cette oeuvre empreinte de fugues et de contrepoints rigoureux, on regrette cependant qu’il soit invisible et amplifié, peu favorisé par sa disposition dans les proportions énormes de la grande salle.

Ce second tableau, empreint d’une véritable beauté onirique,  n’en reste pas moins une réussite musicale et scénique.

De quoi clore en majesté un spectacle envoûtant dont Bartabas a le secret, dans lequel hommes et chevaux font corps avec la musique, à l’image de l’ambition du fondateur de l’académie équestre de Versailles : faire de l’équitation un art total.




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