© Philippe Delval
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Chronique

Batifolage dans les bosquets du Jardin des Voix

par Ghislain Grosjean | le 3 avril 2015

Pour sa 7ème édition, l’Académie du Jardin des voix des Arts Florissants nous chantent les jeux de l’amour et du hasard à l’italienne… Ambiance bucolique garantie !

Pour ma première collaboration avec Classicagenda, cette chronique résonne comme un agréable retour aux sources, alors que tout jeune chanteur dans un département de musique ancienne, j’écoutais en boucle la Selva morale e spirituale de Monteverdi ou les grands motets et opéras de Rameau enregistrés par les Arts Florissants.
A l’instar de ces productions qui permirent de propulser des chanteurs comme Paul Agnew ou Véronique Gens, l’Académie du Jardin des Voix, créée en 2002 par William Christie, est la nouvelle pépinière de talents des « Arts Flo » – rappelons que les promotions précédentes comptent pour lauréats Emmanuelle de Negri, Marc Mauillon, Amel Brahim-Djelloul, Christophe Dumaux ou encore Sonya Yoncheva…

© Philippe Delval

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« On ne peut être bon poète si l’on n’est pas amant » : le ton général du concert est proclamé en tutti juste avant la pause. Transposez dans un paisible jardin cette atmosphère incitant au marivaudage, et l’on s’imagine rapidement dans un bosquet de Versailles (Arts florissants oblige), entre chien et loup, un jour de menus plaisirs. Le répertoire et le sous-titre du spectacle – L’Accademia d’Amore – nous l’annoncent pourtant d’emblée, nous fricotons bien avec l’Italie ce soir !

Versailles se pare alors de cyprès, de myrte et d’oliviers, Marivaux cède la place à Goldoni, et les chanteurs de cette septième promotion entament le spectacle sur le fort bien choisi Già che ridotti siamo, madrigal d’Adriano Banchieri, dans lequel les personnages, nommés selon leur tessiture, se présentent tour à tour. Et William Christie, qui soufflait en janvier ses 70 bougies sur la scène voisine de la Philharmonie 1, sémillant et engagé auprès de ses jeunes chanteurs, se prend au jeu de cette réjouissante balade transalpine.

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Dans une première partie révélant tout l’art du madrigal et du baroque italien, nous parcourons les jardins de la botte et frémissons avec Alessandro Stradella, natif du Latium, au pied d’une fontaine ombragée de la Villa d’Este à Tivoli (cantate Amanti olà olà, Accademia d’Amore), palpitons dans un jardin caché de la lagune vénitienne avec Vivaldi (Orlando furioso, Ottone in Villa), et nous querellons dans les Giardini Margherita du Bologne d’Orazio Vecchi (extrait de Le veglie di Siena).

Avec Haendel (Orlando et Il trionfo del tempo et del disinganno), qui débuta probablement son séjour italien à Florence, l’intrigue se déplace aisément sous une pergola du jardin de Boboli, où l’on se languit de saisir une rose épineuse.

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La seconde partie se moque allègrement du drame à l’italienne, des caprices de ses divas. Les napolitains Domenico Cimarosa (l’Impresario in angustie) et Nicolo Porpora (cantate Oh se fosse il mio core), ainsi que Joseph Haydn, son élève, plantent le décor somptueux d’une villa amalfitaine avec jardin surplombant une vertigineuse falaise.

C’est une véritable histoire que les académiciens et l’orchestre réussissent à nous conter, malgré le côté patchwork d’extraits choisis ; une intrigue d’autant mieux ficelée que les chanteurs n’ont pas eu à s’adapter au programme, celui-ci ayant été construit pour mettre en valeur chaque voix. Aucun ne se détache ostensiblement mais chacun peut exprimer ses particularités vocales. Osmose et unité règnent sur l’ensemble.

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Dans une mise en espace subtilement orchestrée par Sophie Daneman et Paul Agnew, la flèche de Cupidon plantée sur scène annonce bien des tourments. Le contre-ténor (Carlo Vistoli) est un amant malheureux et le baryton (Renato Dolcini) essuie un chagrin d’amour. Ce dernier est vite consolé par la soprano (Lucia Martin-Carton), ce qui déclenche l’ire de la mezzo (Lea Desandre), follement éprise de lui… et elle-même objet de toutes les convoitises du ténor (Nicholas Scott), adorateur transis, qui profite de ses élans jaloux pour lui révéler sa secrète flamme. Ce casse-tête bocageux est bien vite apaisé par la basse (John Taylor Ward), qui parvient à les ramener tous à la raison.

En somme, cet enchantement vocal et floral ne peut que nous donner envie de participer aux prochaines Rencontres Musicales en Vendée que William Christie organise chaque été dans les jardins de sa demeure de Thiré. En espérant (ou pas) que les taillis soient moins agités…

D’ici là, vous pouvez voir et revoir ce concert en ligne pendant six mois sur culturebox.francetvinfo.fr, artsflomedia.com ou live.philharmoniedeparis.fr.

 


24 mars 2015 – Cité de la Musique (Philharmonie 2)

Un Jardin à l’italienne – L’Accademia d’Amore.

Le Jardin des Voix, Académie biennale des Arts florissants pour les jeunes chanteurs, 7ème édition.

William Christie, direction musicale, direction de l’Académie 
Paul Agnew, codirection de l’Académie
Sophie Daneman et Paul Agnew, mise en espace

Orchestre des Arts Florissants

Les solistes du Jardin des Voix :

Lucía Martín-Cartón, soprano (Espagne)
Lea Desandre, mezzo-soprano (France)
Carlo Vistoli, contre-ténor (Italie)
Nicholas Scott, ténor (Royaume-Uni)
Renato Dolcini, baryton (Italie)
John Taylor Ward, basse (Etats-Unis)

Programme

Adriano BANCHIERI
Madrigal extrait de Il Zabaione musicale, inventione boscareccia et primo libro de madrigali a cinque voci (1604)
Già che ridotti siamo (Tutti).

Alessandro STRADELLA
Extrait de la cantate Amanti olà olà, Accademia d’Amore
Sinfonia

Orazio VECCHI
Extrait de Le Veglie di Siena, overo i varii humori della musica moderna
L’humore musicale 
(Tutti)

Alessandro STRADELLA
Extrait de la cantate Amanti olà olà, Accademia d’Amore

George Frideric HANDEL
Extrait de Orlando, HWV 31 (Act II, sc. 10)
Aria “Ah! stigie larve, ah! scelerati spettri!” (CV)

Giaches de WERT
Madrigal de In quinto libro de Madrigali a cinque voci
Queste non son più lagrime 
(Tutti)

Antonio VIVALDI
Extrait de Orlando furioso, RV.Anh.84
Aria “Ah sleale, ah spergiura” (RD)

George Frideric HANDEL
Extrait de Il trionfo del Tempo e del Disinganno, HWV 46a
Aria “Lascia la spina cogli la rosa” (LMC)

Antonio VIVALDI
Extrait de Ottone in Villa, RV 729
Aria “Gelosia, tu già rendi l’alma mia” (LD)

Antonio VIVALDI
Extrait de La virtù trionfante dell’amore e dell’odio
Aria “Care pupille” (NS)

Alessandro STRADELLA
Extraits de la cantate Amanti olà olà, Accademia d’Amore
– Recitativo “Benché ascritto non sia d’amor nell’Accademia” (JTW)
– Aria “Si guardi dai dardi d’Amor” (JTW)
– Recitativo “Unito il Disinganno a la Ragione” (CV)
– Madrigale “Sono Maestro è Amore” (Tutti)

Entracte 

Domenico CIMAROSA
Extrait de L’impresario in angustie, opéra bouffon en deux actes (Act I, sc. 1)
“Vè che matta, maledetta !” (LMC, LD, NS, RD)

Joseph HAYDN
Extraits de La Canterina, Hob.XXVIII:2 (Act I)
– Recitativo “Donne belle !” (NS)
– Recitativo and aria “Che mai far deggio ?” (NS)
– Recitativo “Che dici ?” (LMC, LD, NS)

Domenico SARRO
Extraits de L’impresario delle Canarie
– Intermezzo Secondo (extraits) (LD)
– Intermezzo Primo (extraits) (LD, JTW)

Wolfgang Amadeus MOZART
Ariette für Bass und Orchester, KV.541
“Un bacio di mano” (RD)

Joseph HAYDN
Extrait de La Canterina, Hob.XXVIII:2 (Act I)
Quartetto “Scellerata ! mancatrice ! traditrice !” (LMC, LD, NS, RD)

Nicola PORPORA
Cantata a voce sola
Oh se fosse il mio core (CV)

Joseph HAYDN
Extrait de Orlando paladino, Hob.XXVIII:11
Finale “Son confuso e stupefatto” (Tutti)

 

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