Pol Neveux, homme de lettre, à son bureau
Pol Neveux, homme de lettre, à son bureau © gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Revue de musicologie

L’histoire de la bibliothèque du Conservatoire, interview avec Gabriela Elgarrista

par Charles-Marie Hulot | le 29 novembre 2017

A l’occasion de la publication d’un premier article consacré au rapports Pol Neveux et André Tessier dans la Revue de Musicologie, nous sommes allés à la rencontre de la musicologue Gabriela Elgarrista, afin d’évoquer l’histoire du rapprochement entre la bibliothèque du Conservatoire et la Bibliothèque Nationale.

 

D’après votre article dans la Revue de Musicologie, le rapprochement de la bibliothèque du Conservatoire et de la Bibliothèque Nationale a été demandé à plusieurs reprises : pourquoi ce choix ?

Très tôt les bibliothécaires, les musiciens et les musicologues ont ressenti la nécessité de parvenir à une réunion des fonds musicaux parisiens. Déjà en 1831, moins de quarante années après la création du Conservatoire, Auguste Bottée de Toulmon, le bibliothécaire de cette institution, regrettait l’éparpillement d’ouvrages musicaux entre le Conservatoire et la Bibliothèque du Roi (aujourd’hui la BnF).

Au fil du temps, les administrateurs et les usagers des bibliothèques musicales, pressentant les richesses conservées dans ces dépôts (malgré l’absence de registres tenus à jour) et pour mettre fin à la dispersion des fonds entre les trois institutions (les bibliothèques du Conservatoire, de l’Opéra et la BN), demandent la réunion des collections à l’administration nationale. Cette question a été soulevée à plusieurs reprises au début du XXe siècle mais ce n’est qu’en 1928 que l’administration nationale étudie sérieusement un plan pour réorganiser les collections musicales parisiennes.

 

Quelles négligences auraient été relevées dans les rapports ?

Les rapports de Pol Neveux (1920) et d’André Tessier (1929) dénoncent des irrégularités dans les registres, des catalogues incomplets, l’absence de cotation et parfois des signes de propriété inexistants. De ce fait, nombre de documents étaient ignorés, considérés comme perdus ou pouvaient être facilement subtilisés.

Quant aux exemplaires provenant du dépôt légal, ils n’étaient pas systématiquement catalogués : dès les années 1870, les bibliothécaires débordés par la multiplication de la production, enregistraient seulement les œuvres des compositeurs qu’ils considéraient « célèbres » et classaient alphabétiquement le reste (d’après Neveux, 99% environ) et le laissaient en tas.

Vu l’état lacunaire des instruments de recherche et l’absence de cotes, il était impossible pour les lecteurs de savoir si les documents qu’ils cherchaient étaient à la bibliothèque ou pas. Parfois les usagers ne pouvaient pas demander la communication d’un ouvrage déjà consulté étant dans l’impossibilité de le désigner par une cote.

 

Les rapports que vous mentionnez datent des années 1920 : pourquoi une décision n’a-t-elle pas été prise à l’époque ?

Peu de sources relatent les conséquences de l’inspection de Neveux. Dans son rapport, l’inspecteur proposait deux solutions pour sauver la bibliothèque, qui n’ont pas été immédiatement adoptées : soit une réforme radicale à accomplir dans un délai de huit années, soit une réforme limitée, en fusionnant les services du musée et de la bibliothèque du Conservatoire, afin que tous les employés coopèrent dans les travaux de classement.

Malgré ces recommandations, le personnel de la bibliothèque fut encore réduit. Quelques réformes d’une portée limitée on été entreprises dans les catalogues mais celles-ci bien que consciencieusement exécutées, ne pouvaient pas améliorer une situation dramatique comme celle que dépeignaient les rapports.

Huit années après cette inspection, deux musicologues membres de la Société française de musicologie, Marie-Louise Pereyra et Jacques-Gabriel Prod’homme, attirèrent l’attention de l’administration nationale sur la situation de la bibliothèque du Conservatoire. Cet événement constitua le point de départ de la réorganisation des bibliothèques musicales.

Ce processus fut extrêmement lent et laborieux et connut plusieurs étapes : après l’approbation des crédits, dès 1932, une équipe chargée du classement du fonds du Conservatoire fut constituée et la mise en place du futur département de la musique de la Bibliothèque nationale fut étudiée (il sera ouvert en 1942). Puis, en 1935 un décret-loi préconise la fusion des collections musicales (celle-ci fut effective dès 1937).

Bibliothèque faubourg poissonnière © gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Bibliothèque faubourg poissonnière © gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Quel impact a eu un tel rapprochement dans la vie musicale parisienne et française ?

La réorganisation des bibliothèques musicales cherchait à rattraper un retard. Comme le signalait Romain Rolland, la vie et les études musicales avaient connu, dès la fin du XIXe siècle, un renouveau. Il fallait donc doter les bibliothèques musicales de tous les instruments et les moyens nécessaires pour rendre leurs collections accessibles, à la fois aux musiciens et aux étudiants, au public général et, spécialement, aux chercheurs.

Pour eux, le travail en bibliothèque, la recherche des sources inexplorées avait une importance capitale : cela témoigne de la nécessité de la jeune musicologie française de s’affirmer sur le plan scientifique face à d’autres pays de tradition musicale comme l’Allemagne.

Le Conservatoire de Musique de Paris. Le musée et la bibliothèque. 1911. © Albert Harlingue / Roger-Viollet

Le Conservatoire de Musique de Paris. Le musée et la bibliothèque. 1911. © Albert Harlingue / Roger-Viollet

Quels seront vos prochaines publications ?

Prochainement paraîtra une seconde étude sur l’implication des membres de la Société française de musicologie dans la réorganisation des bibliothèques musicales parisiennes, dès les années 1920 jusqu’à l’Occupation. Dans un autre domaine, je prépare, en collaboration avec Jean-Louis Leleu, un projet debussyste. Nous avons réuni une riche correspondance échangée entre Edward Lockspeiser et André Schaeffner, deux éminents musicologues du XXe siècle, fins connaisseurs de l’auteur de Pelléas, centrée sur la réception de l’œuvre de Claude Debussy.

 




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