Carmen dans la mise en scène de Calixto Bieito © Vincent Pontet / Opéra national de Paris
Carmen dans la mise en scène de Calixto Bieito © Vincent Pontet / Opéra national de Paris
Chronique

Se défendre pour ne pas se soumettre : la Carmen féministe de Calixto Bieito

par Cinzia Rota | le 15 mars 2017

Dans les cas de violence de couple, l’expression la plus courante est : « Si tu ne veux pas être à moi, tu ne seras à personne » : une femme décide d’arrêter une relation qui ne la satisfait pas et l’homme, qui ne veut pas être abandonné, se donne le droit de recourir à la violence.
C’est ainsi que se déroule Carmen de Georges Bizet, un des opéras les plus connus au monde, actuellement à l’opéra de Paris, dans la mise en scène bientôt vingtenaire de Calixto Bieito. Dès l’instant où une femme met les pieds sur scène, les rapports de force sont clairs : les femmes n’ont pas le même droit à l’espace public que les hommes.
Qu’ils soient soldats, gitans ou gens du peuple, la gent masculine s’impose et restreint systématiquement l’espace personnel des femmes.
On le voit dans la scène des cigarières (mise en espace avec grande intelligence), qui sortent de l’usine et vont s’asseoir fumer sur le bord de la scène. Elles veulent juste se détendre un moment, après une journée de travail, mais c’est impossible. Elles se font importuner par les soldats, qui s’avancent vers elles en groupes en leur imposant leur désir par des gestes très explicites, sans même imaginer que cela puisse les déranger.

Carmen semble échapper à ce schéma, on l’aperçoit au téléphone en train de larguer son dernier amant, ses cheveux bouclés lui donnant un air sauvage indomptable, et ses pieds nus la rendant irrésistiblement sensuelle. On voit les soldats pendus à ses lèvres, perchés sur la cabine téléphonique ou à genoux devant elle, se laisser écrire sur la poitrine avec du rouge à lèvres (ce qui renvoie aujourd’hui au geste caractéristique des Femen). Clémentine Margaine incarne une Carmen à l’allure assurée qui, en l’espace d’une minute, passe de la position de prisonnière ligotée au pieu, à celle de fugitive avec son geôlier à ses pieds, puis, menacée au couteau par Le Remendado et Morales (qui François Rougier et Jean-Luc Ballestra interprètent avec brio), se libère rapidement et retourne la situation. La voix ample du mezzo français domine le plateau et son célèbre air « L’amour est un oiseau rebelle » (malgré quelques soucis d’intelligibilité) a une puissance érotique imparable. L’héroïne de Prosper Mérimée ne se fait pas dominer, elle défie, se rebelle, séduit et frappe.
Mais Carmen est elle vraiment une femme libre ? Ou plutôt une femme qui doit s’imposer pour ne pas être écrasée ?

Carmen dans la mise en scène de Calixto Bieito © Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Carmen dans la mise en scène de Calixto Bieito © Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Micaela au contraire, suit les règles du jeu, elle est modeste et sait se faire petite pour se protéger du désir des hommes, « Regardez donc cette petite qui semble vouloir nous parler […] elle tourne, elle hésite », dit Morales « Grand merci, messieurs les soldats […] je reviendrai, c’est plus prudent », lui répond elle.
Aleksandra Kurzak interprète de manière convaincante la jeune paysanne qui se rend à la ville, dans des habits sans goût (astucieusement imaginés par Mercé Paloma) qui révèlent sa provenance. Éperdument amoureuse de Don José (qui, ironie du sort, est interprété par son mari Roberto Alagna), elle s’imagine qu’il rentrera au pays pour la marier, alors que lui n’y voit qu’un amour fraternel. Les retrouvailles sont émouvantes (le duo « Parle-moi de ma mère » est particulièrement réussi) et amusantes à la fois, elle cherche à l’embrasser, il s’esquive, elle parle d’amour, il parle d’amour… pour sa mère, et puis ils se prennent en selfie devant la caserne.
La voix flûtée de Kurzak est un vrai plaisir pour les oreilles, elle est stable dans tout le registre, ce qui n’est pas vraiment le cas pour Alagna qui, malade ce soir, a eu un peu de mal à assurer vocalement son Don José, mais qui, malgré tout, donne le meilleur de lui-même, nous émouvant comme seul un artiste de son calibre peut faire.

Les décors de Alfons Flores sont minimalistes mais suggestifs: des cercles concentriques sont dessinés sur le sable, en créant une arène permanente dans laquelle se déroule une incessante « corrida humaine ». Autour du toréador Escamillo et du taureau (l’iconique taureau Osborne, que l’on retrouve encore sur les autoroutes espagnoles), tous les personnages luttent en permanence : les soldats bravent la terreur de la guerre ; les cigarières endurent un travail ingrat (et les avances des soldats), Carmen se bat pour son indépendance ; les gitans vivent d’expédients ; la fille de Mercedes essaye de vivre son enfance et Micaela cherche à délivrer un Don José partagé entre honneur et amour pour Carmen. Tout le monde gravite autour d’un mât, situé au centre de la scène, qui change de fonction en fonction du récit : de porte drapeau à mât de bateau, de « barre de pole danse » à pieu pour supplicié. Difficile de ne pas y voir un symbole de la domination masculine.

Les changements d’ambiance sont également accentués par les lumières : des effets de silhouettes, aux clins d’œil à la peinture de Goya, Alberto Rodriguez Vega les orchestre savamment. Nous remarquerons l’arrivée sur scène d’Escamillo à la tombée de la nuit, où des  torches créent une ambiance envoûtante, qui se laisse remplir par la voie sombre de Roberto Tagliavini, qui contraste magnifiquement avec celle, plus lumineuse, de don José.

Carmen dans la mise en scène de Calixto Bieito © Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Carmen dans la mise en scène de Calixto Bieito © Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Malgré les coupures du texte, qui affaiblissent un peu l’impact émotionnel de l’histoire, comme le récitatif de Micaela avant le splendide « Je dis que rien ne m’épouvante », la proposition scénique de Bieito tient la route, on apprécie la belle foule joyeuse et exultante qui attend les toréadors en plein soleil, la taverne de Lillas Pastia improvisée dans la sierra, les voitures qui envahissent la scène et la caractérisation des gitans. Parmi ces derniers on remarquera la Mercedes de Antoinette Dennefeld et la Franquita de Vannina Santoni (qui monte dans l’aigu avec une souplesse étonnante), enivrées par l’alcool et le dramatique Air des cartes, qui se termine avec Carmen debout au milieu des deux filles dans une attitude christique qui préfigure son sacrifice final.
Carmen doit bien mourir à la fin, car au 19ème siècle l’opéra-comique était le Meetic des bourgeois qu’il ne fallait pas trop scandaliser, mais aussi, plus simplement, car c’est une femme libre.




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