Pagliacci © BAUS | Opéra national des Pays-Bas
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Chronique

Réalité ou fiction? Le diptyque Cav/Pag vu par Robert Carsen à Amsterdam

par Cinzia Rota | le 24 septembre 2019

L’Opéra national des Pays-Bas propose le diptyque Cavalleria rusticana et Pagliacci dans la mise en scène déstabilisante de Robert Carsen, avec Ailyn Pérez, Brandon Jovanovich, Anita Rachvelishvili et Brian Jagde, sous la baguette de Lorenzo Viotti.

 

« Et vous,
plutôt que nos pauvres défroques de bouffons,
considérez nos âmes,
car nous sommes des hommes, de chair et d’os. »

Pagliacci

 

Déjouer les conventions

Maison d’opéra, soirée de spectacle. Le public bien habillé rentre dans la salle, cherche ses places, s’assoit, dans un brouhaha général. A l’installation de l’orchestre dans la fosse, des applaudissements explosent, se faisant plus intenses à l’arrivée du chef. Petit à petit, la salle s’assombrit et le silence tombe.

La musique commence, le rideau s’ouvre : le spectacle a enfin commencé.

A partir de là, le contrat narratif met la réalité en stand-by et les esprits s’ouvrent à la magie du théâtre. Les spectateurs sont prêts à se laisser surprendre par un récit dont ils connaissent déjà la fin et à s’identifier aux personnages, dont parfois ils partagent les joies ou les drames.

Les artistes rentrent en scène, les airs connus défilent, les néophytes applaudissent et les habituées lèvent les sourcils. Puis le rideau tombe, on revient à la réalité : les artistes saluent et les spectateurs se préparent à rentrer chez eux.

Cavalleria Rusticana © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Cavalleria Rusticana © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Pour cette double production de Cavalleria Rusticana et Pagliacci, le rituel du spectacle est déstabilisé, dans un jeu de miroirs où la ligne rouge entre fiction et réalité est floue et le public est sans cesse piégé.

Les spectateurs se font chanteurs puis encore spectateurs (nous enjoignant de garder le silence), les artistes sur scène sont à la fois eux-mêmes et leurs personnages, et même les vêtements de scène, identiques à ceux portés par les artistes, nous déroutent.

Robert Carsen élargit le concept de métathéâtre de l’opéra de Ruggero Leoncavallo à celui de Pietro Mascagni en y plaçant également un deuxième degré de narration. Pagliacci est joué en premier et ainsi son Prologue devient l’introduction des deux opéras en créant une cohérence et un message global.

 

Une palette d’artistes remarquables

A côté de cette mise en scène intelligente, inspirée de À chacun sa vérité (Così è, se vi pare) de Luigi Pirandello, qui s’interroge sur la nature de la réalité, on retrouve une distribution de haute qualité.

Dans la fosse, Lorenzo Viotti – futur chef principal de l’Opéra national des Pays-Bas et de l’Orchestre Philharmonique des Pays-Bas après Marc Albrecht – est à la baguette. Sous sa direction précise et propre, l’orchestre brille d’intensité et de couleur.

Pagliacci © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Pagliacci © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Depuis le prologue, Gevorg Hakobyan, la voix imposante et la diction impeccable, donne le ton de la soirée. Objet de dérision de la belle Nedda, le baryton Roman Burdenko présente un Tonio convaincant et presque touchant.

La voix d’Ailyn Pérez se déploie légère et propre dans la salle, la soprano est pleine de brio, et montre un remarquable talent comique et dramatique, en passant de manière convaincante de Nedda à Colombina, de la vie au théâtre, en l’espace d’un instant.

Avec une belle musicalité, un timbre chaleureux et une présence séduisante, Mattia Olivieri est un Silvio réussi qui nous offre, avec Pérez, un duo passionné et sensuel, sous les belles lumières imaginées par Robert Carsen et Peter Van Praet.

Pagliacci © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Pagliacci © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Si Marco Ciaponi est un Peppe réussi, et surtout un amusant Arlecchino culturiste, Brandon Jovanovich est un Canio très charismatique. Dans son Recitar! Vesti la giubba, il n’est plus un chanteur lyrique interprétant un air très connu, mais un homme désespéré, qui partage sa tragédie. Entre belle intonation, phrasé musical, soupirs et gestes sincères — et une sinistre ressemblance avec le Joker de Batman — il est tout simplement bouleversant.

 

Leçon d’art lyrique par Anita Rachvelishvili

La seconde partie de la soirée est également de très haut niveau : Anita Rachvelishvili dévoile le drame d’une femme trahie et déshonorée, qui a tout perdu faute d’avoir aimé un homme.
Elle maîtrise sa voix de manière impressionnante : puissante comme une tempête qui détruit tout sur son chemin, elle se fait aussi légère et caressante, comme dans le Inneggiamo il Signor non è morto.

Cavalleria Rusticana © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Cavalleria Rusticana © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Même si la scène est dépouillée de toute référence à une Italie rurale, catholique et rétrograde, sa Santuzza arrive à l’incarner avec sa respiration, ses gestes et son interprétation vibrante et passionnée.

Avec sa voix puissante et pleine d’émotion, Brian Jagde est un Turiddo macho et antipathique, tout comme la Lola coquette de Rihab Chaieb. Alfio, le mari possessif, est joué de manière convaincante par Roman Burdenko et Elena Zilio est une Mamma Lucia sans pitié et peut-être un peu fade, à coté de Rachvelishvili.

Cavalleria Rusticana © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Cavalleria Rusticana © BAUS | Opéra national des Pays-Bas

Le chœur, qu’on retrouve sur scène avec son maître Ching-Lien Wu, fait preuve de cohérence et de cohésion, dans des scènes de groupe réalistes et palpitantes.

Avec son jeu de mise en abîme infinie, en hommage au théâtre et au rôle de l’artiste, Carsen réussit à déstabiliser les spectateurs au point qu’au final, nous retrouvant face à nous-mêmes dans le miroir placé au fond de la scène, on se demande si nous aussi,  nous faisons partie de la fiction.

 




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