Cecilia Bartoli dans La Cenerentola © Salzburger Festspiele Silvia Lelli
Cecilia Bartoli dans La Cenerentola © Salzburger Festspiele Silvia Lelli
Chronique

Cecilia Bartoli souffle 200 bougies pour « La Cenerentola »

par Jacqueline Letzter et Robert Adelson | le 6 février 2017

Ce samedi 4 février 2017 au Grimaldi Forum, Cecilia Bartoli et ses Musiciens du Prince, un orchestre sur instruments d’époque nouvellement fondé par la cantatrice au sein de l’Opéra de Monte-Carlo, célébrait le bicentenaire de La Cenerentola de Gioachino Rossini, presqu’au jour près, puisqu’il fut créé à Rome le 25 janvier 1817.

 

L’occasion marque par ailleurs une étape importante dans la carrière de la cantatrice, qui depuis ses débuts a fait du rôle d’Angelina un des joyaux de son répertoire et a décidé de le jouer une dernière fois avec son nouvel ensemble, l’amenant ensuite en tournée dans sept villes d’Europe et poursuivant la saison avec cet ensemble au Festival de Salzbourg dans Ariodante de Händel et La Donna del Lago de Rossini.

Cette production, résultat de la longue histoire d’amour de Bartoli avec cet opéra et de sa constante recherche musicale, est une fête pour les sens et pour le cœur. Bien qu’il ne soit pas mis en scène, il nous transporte d’emblée dans l’univers poétique de ce conte de fées transformé en comédie de mœurs par le librettiste Jacopo Ferretti. Claudia Blersch, responsable de la « mise en espace », et Luigi Perego, costumier, ont relevé le défi de trouver un juste équilibre dans ce dramma giocoso entre la bouffonnerie et le sentimentalisme, la musique et le théâtre.  Blersch exploite toutes les ressources dramatiques de la troupe, y compris le chœur qui prend une part active dans la scénographie.

Don Ramiro (Edgardo Rocha) et Angelina (Cecilia Bartoli) dans La Cenerentola©2017 – Alain Hanel – OMC

Don Ramiro (Edgardo Rocha) et Angelina (Cecilia Bartoli) dans La Cenerentola © 2017 – Alain Hanel – OMC

L’étoile est incontestablement Bartoli, totalement investie dans un rôle qu’elle chante avec une spontanéité apparente, tout en lui donnant des nuances étudiées, autant dans les staccati rapides remarquablement articulés, que dans les mélodies douces ou les coloratures brillantes.  Son jeu s’allie à sa voix et elle semble tour à tour triste, amoureuse, taquine et rêveuse. Vers la fin de l’Acte I, l’amour la métamorphose et elle devient majestueuse sans jamais être dominatrice.

C’est d’ailleurs le cas non seulement au niveau de l’intrigue, mais aussi en ce qui concerne la distribution. La prima donna n’écrase aucunement les autres chanteurs, qui ont chacun l’occasion de faire briller leurs talents dans un ensemble harmonieux. Le ténor Edgardo Rocha campe le rôle noble de Don Ramiro, le Prince Charmant (sous habit de laquais). Il est convaincant car jeune et fougueux, mais dans la scène de la reconnaissance de l’Acte I, il est tendre, accordant sa voix à celle de Bartoli. Dans son grand air de l’Acte II « Sì, ritrovarla io giuro », sa voix brillante atteint le ré aigu sans difficulté. Le diapason moins élevé des instruments anciens lui permet d’exploiter cette tessiture avec plus de naturel et moins de tension vocale que dans des productions avec instruments modernes.

Don Ramiro (Edgardo Rocha) et Dandini (Allessandro Corbelli) dans La Cenerentola©2017 – Alain Hanel – OMC

Don Ramiro (Edgardo Rocha) et Dandini (Allessandro Corbelli) dans La Cenerentola © 2017 – Alain Hanel – OMC

Le laquais Dandini, déguisé en prince, est interprété par le baryton Allessandro Corbelli, qui excelle dans ce rôle comique de valet ampoulé, profitant de son déguisement pour se dédommager de son état habituel de subordonné. Il a la voix souple, est capable de chanter ses airs très rapidement quand nécessaire.

La basse Ugo Guagliardo joue le précepteur Alidoro, démiurge de l’intrigue. C’est lui qui suggère au Prince de se déguiser, le pousse vers la maison de Don Magnifico, et soumet ses filles à des épreuves pour s’assurer de leur caractère. C’est un rôle noble, mais Guagliardo évite le risque d’être trop pompeux et autoritaire en optant pour une certaine désinvolture. Quand il chante son grand air seria de l’Acte I « Là del ciel nell’arcano profondo », par exemple, il adopte un ton légèrement ironique et porte des petites ailes d’ange sur son costume blanc — un clin d’œil aux spectateurs.

Alidoro (Ugo Guagliardo) et Angelina (Cecilia Bartoli) dans La Cenerentola©2017 – Alain Hanel – OMC

Alidoro (Ugo Guagliardo) et Angelina (Cecilia Bartoli) dans La Cenerentola © 2017 – Alain Hanel – OMC

Le Don Magnifico du baryton-basse Carlos Chausson est magistral.  Sa voix est ronde et pleine, sa diction est impeccable, même dans les passages très rapides, et sa mimique théâtrale est digne des plus grands acteurs comiques.  Les deux filles de Don Magnifico, Clorinda (la soprano Sen Guo) et Tisbé (la mezzo-soprano Irène Friedli) bien que caricaturales, sont très expressives, avec de jolies voix qui ressortent bien dans les ensembles.  Leurs costumes sont hilarants, l’une en paon, l’autre en sirène avec une grande queue de poisson qu’elle trimballe partout sur scène.

Clorinda (Sen Guo), Don Magnifico (Carlos Chausson) et Tisbé (Irène Friedli) dans La Cenerentola©2017 – Alain Hanel – OMC

Clorinda (Sen Guo), Don Magnifico (Carlos Chausson) et Tisbé (Irène Friedli) dans La Cenerentola © 2017 – Alain Hanel – OMC

L’un des grands plaisirs de ce spectacle semi-stage est de pouvoir mieux voir et entendre les Musiciens du Prince et le chœur de 16 hommes, constitué par des membres du Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, tous sur scène et sous la direction du chef d’orchestre Gianluca Capuano. L’utilisation d’instruments d’époque, aux timbres plus légers que des instruments modernes, assure un bel équilibre sonore entre l’orchestre, les solistes vocaux et le chœur (préparé par Stefano Visconti). Dès l’ouverture (recyclée par Rossini de son opéra de 1816, La gazzetta), les 36 musiciens de l’orchestre exécutent avec précision les tempi rapides, ne négligeant cependant pas l’expressivité, par exemple dans les triples croches ascendantes pour basson, jouées avec un rubato délicieux par Benjamin Aghassi.
A la fin du premier acte, des motifs de chasse sont joués avec une large palette de nuances par les cornistes Emmanuel Frankenberg et Erwin Wieringa.  Dans le deuxième acte, l’orage en musique (La Cenerentola fait allusion ici à Beethoven, dont la Symphonie Pastorale date de neuf ans auparavant) impressionne par la virtuosité du percussionniste Michael Metzler. Finalement nous applaudissons le claveciniste Luca Quintavalle qui égaye le récitatif d’une façon imaginative en improvisant des roulades pleines d’esprit et d’énergie.

La Cenerentola©2017 – Alain Hanel – OMC

La Cenerentola © 2017 – Alain Hanel – OMC

Don Ramiro n’est pas le seul prince à être séduit par les charmes vocaux de Cecilia Bartoli. Le soutien offert par la principauté monégasque aux Musiciens du Prince est sans doute l’un des développements récents les plus heureux dans le monde lyrique européen. Nous avons hâte de découvrir quelles merveilles leur prochaine saison nous réserve.




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