© Juliette Guibert
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Chronique

Channel Nord-Sud, de la Tamise à l’Arno

par Juliette Guibert | le 5 septembre 2015

« Quel serait le concert de vos rêves ? » La question ne manquait pas de panache, à la toute fin d’un questionnaire distribué à l’entrée du concert et intitulé sobrement « Enquête fréquentation août 2015  » … Quand on vous demande si on a connu le festival par affiche ou par la presse et quel âge on a, on sait quoi répondre. Mais là je restais coite. LE concert de MES rêves ? Disons plutôt que je rêve de plein de concerts… Remonter le temps et écouter Jacqueline du Pré jouer une sonate de Brahms ? Assister au concert des Proms du 21 août 1968 et voir Rostropovitch ovationné par le public après avoir joué le concerto de Dvořák avec l’Orchestre symphonique d’État de l’URSS le jour de l’invasion de Prague par les chars soviétiques ? Et, tant qu’on y est, assister à Prague à la première de Don Giovanni ? Ou alors… après un (gros) effort d’imagination, me retrouver à jouer une sonate de Beethoven avec ma pianiste préférée au Wigmore Hall ? Hem, je m’égare, je crois. Plus simplement, le concert de mes rêves, est-ce une œuvre, un lieu, un interprète, une interprétation ? Un mythique Don Giovanni dirigé par Solti en version concert lors de la réouverture de l’Opéra de Paris en 1996 ? Ou bien – mais oui, bien sûr – un concert capable, juste pour quelques instants, de me faire oublier un chagrin d’amour ? Diable, alors que les musiciens avaient déjà pris place dans le chœur de la petite chapelle Saint-Antoine de Plouézoc’h et qu’ils commençaient à s’accorder, je n’avais toujours pas trouvé la réponse à cette question-piège et je mâchonnais avec opiniâtreté mon stylo en cherchant l’inspiration.

A quelques encablures des berges de la rivière de Morlaix, là où elle s’évase dans la baie, nous voilà de nouveau dans une de ces chapelles du Petit-Trégor que l’association Son ar Mein a le chic de mettre en valeur en été et tout au long de l’année par la programmation si bien léchée du Petit Festival de Musiques en Trégor. Cette fois nous embarquerons sur la Manche, direction l’Angleterre, avec le Trésor d’Orphée, ensemble de musique ancienne des Pays de Loire dont le répertoire ne cesse de s’étoffer à travers l’Europe de la Renaissance. Robin Troman (flûtes à bec), Thierry Meunier (théorbe et luth), Jean-Marie Poirier (guitare baroque), Andrée Mitermite (violon baroque) et François Koelh (basse de viole) nous emmèneront dans un programme Channel Nord-Sud, à la cour de Charles II, que ses années d’exil ont imprégné des musiques du continent.

En une demi-douzaine de pièces d’introduction, un parfum de trèfle et de bière ambrée a envahi la petite chapelle, il suffit de fermer les yeux pour se retrouver assis dans un pub et pour s’attendre en les rouvrant à trouver Barry Lyndon sifflotant Lilliburlero. Parmi ces pièces, on trouve des grounds anonymes, une pavane à la viole seule de Tobias Hume, du Purcell, du John Playford. Plusieurs, comme Red House de Playford, avaient déjà été enregistrées dans le jubilatoire album du Trésor d’Orphée, Greensleeves and pudding pies (Peyrole Records).

© CCG

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C’est avec les pièces suivantes, richement commentées par Robin, le flûtiste, que le concert prend ses quartiers Nord-Sud : avec les Corbetta, Falconieri, Baltzar, Matteis, nous voyageons des rivages de la Méditerranée à la Cour d’Angleterre où ils ont passé une bonne partie de leur carrière. Le voyage emprunte des pièces d’ensemble ou pour instrument seul : la Passacaille pour guitare de Corbetta, canciona dans un style espagnol dédiée au gambiste anglais Henry Butler, donnait un émouvant relief transeuropéen à la petite chapelle bretonne. En deuxième partie, nous faisons le chemin inverse, suivant l’héritier de Dowland, le précurseur de Purcell ou l’écossais amoureux de musique italienne, dans une Fantasy au luth de John Wilson, un Ground de Robert Smith, une Suite de Matthew Locke ou une Sonate à la manière de Corelli de William McGibbon. Un programme comme une bouteille de Valpolicella qu’on aurait apportée pour se réchauffer sur les bords de la Tamise et comme un parfum d’Earl Grey lorsque le jour décroît sur les rives de l’Arno, où il ne fait pas si chaud, passé l’été : le Trésor d’Orphée a le secret de nous prendre par la main pour nous emmener à travers notre vieille Europe, mêlant avec érudition musique populaire et musique de cour et nous faisant renaître en pleine Renaissance, lorsque la libre circulation des gens était avant tout au service des Arts.

Il n’y a sûrement pas qu’un seul concert de mes rêves, mais, au fil de l’été, le Petit Festival aura su fabriquer des alchimies subtiles entre les lieux, la musique, les musiciens et le public : des concerts comme on en rêve.

 


« Channel Nord-Sud » – Le Trésor d’Orphée, samedi 29 août 2015

Chapelle Saint-Antoine, Plouézoc’h (Finistère)

Petit Festival de Musiques en Trégor, Son ar Mein

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