IMG_6776
Chronique

Le Chant de la Rive : musique de chambre sur les rivages léonards

par Juliette Guibert | le 11 août 2015

C’était l’an dernier, fin juillet. Le programme de la cinquième édition du festival du Chant de la Rive annonçait un concert de violon de Solène Païdassi dans l’église de l’île de Batz (Finistère), précédé d’une balade musicale à travers l’île vers les ruines de la chapelle Ste-Anne, bercées par Poulenc et la flûte d’Emmanuelle Ophèle . Pour qui est plus souvent arrivé au concert haletant, en courant de la bouche du métro Etoile à la salle Pleyel, venir par la mer porté par la marée descendante et préparer son oreille à la musique par l’écoute du clapot, du vent et des oiseaux de mer avait été un de ces moments parfaits que l’on garde au fond de soi pour longtemps, d’autant que la musique qui avait suivi s’était montrée à la hauteur de ce prélude.
C’est donc le cœur battant que j’attendais cette année le concert de l’île de Batz de la sixième édition du festival. Soleil radieux sur l’embarcadère de marée basse du « vapeur » qui fait traverser aux piétons les quelques encablures qui séparent l’île de Roscoff. Clapot sur les eaux bleues, vent sur le pont avant, atterrissage, débarquement. Au programme : violoncelle seul, Bach, Cassado, Kodaly, par Noé Natorp, jeune violoncelle solo de l’Orchestre des Pays de Savoie. L’acoustique de la toute petite église de l’île convient particulièrement à un instrument seul. Bach (5ème Suite, BWV 1011) et Kodaly (Sonate pour violoncelle solo, op. 8), le spirituel et le tragique, tous deux – mais de manière on ne peut plus opposée – utilisant la scordatura pour tordre l’instrument vers des sonorités plus sombres encore, vers une foi plus intérieure pour l’un et des prophéties plus noires – la sonate est de 1915 – pour l’autre. Noé Natorp excelle à amplifier cette atmosphère de torsion vers l’obscurité par un jeu retenu et dépouillé qui convient à ces deux extrêmes. Le premier mouvement de la Suite pour violoncelle seul de Cassado clôt le concert en allumant la lumière sur ce tour d’Europe et nous prépare à ressortir au soleil, comblés par cette parenthèse insulaire et ces cordes volées au continent.

IMG_3148
Le Chant de la Rive écume des lieux de concert classiques et insolites en pays léonard (St-Pol de Léon, Roscoff, Carantec, île de Batz). Sous la houlette des pianistes Laurent Wagschal et Elise Kermanac’h, il offre chaque année une programmation plus exigeante pour le public mélomane à demeure ou en villégiature. Ouverte par l’ensemble Sorties d’Artistes (réunis en quatuor piano, violon, saxophone et contrebasse) pour un florilège de musiques de films remontant au cinéma muet (émouvante interprétation de la musique de Limelight, Charlie Chaplin, 1952), cette édition 2015 a été à la hauteur des promesses de son programme : on se souviendra longtemps de la Sonate en si mineur de Liszt que nous a offerte à Carantec Youngseob Jeon, coréen de 25 ans, 1er prix Chopin du Concours International de Brest 2015. Assurément, Liszt, cette décoction d’Europe romantique, est magnifiquement compris par le jeune coréen, encore mieux que Chopin (réalisation parfaite mais un peu désincarnée du Scherzo n°3 ; je l’avais préféré dans l’interprétation de cette même pièce, tout en profondeur slave, à la fois éprouvée et optimiste, au Concours de Brest). Le lendemain, le trio Anpapié (Alice Piérot au violon, Fanny Paccoud à l’alto et Elena Andreyev au violoncelle), profitant de la somptueuse acoustique de l’église Notre-Dame-de Croas-Batz de Roscoff, a pu transformer la perspective austère d’une succession de trios à cordes de Beethoven en moment de pur plaisir de musique de chambre, couronné du charmant Trio n°2 D. 471 de Schubert, joué avec enthousiasme et délicatesse. Consacrant systématiquement un concert aux enfants, le festival du Chant de la Rive avait programmé en après-midi une version pour piano seul – écrite par Prokoviev lui-même – de Pierre et le Loup. Ayant renoncé à kidnapper un gamin dans la rue pour me servir d’alibi, je décidai de m’y rendre la tête haute, en adulte imprégnée de la voix tendre de Gérard Philipe : ouf, je n’étais pas la seule et de bien grands enfants avaient investi la salle pour écouter Mélanie Vaugeois conter, par le texte et une gestuelle très inspirée, les aventures de Pierre, du Chat, de Petit Oiseau, du Canard et du Loup, incarnés au piano par Laurent Wagschal, promu homme-orchestre de la joyeuse bande. L’enthousiasme des enfants de 2015 à écouter une histoire écrite il y a 80 ans faisait plaisir à voir, et si celui des plus âgés se faisait plus discret, il n’en était pas moins grand.

IMG_6778
Si la Roque d’Anthéron a ses cigales et Orange ses chauve-souris, le Chant de la Rive a le vent. Un vent tiède soufflait du sud ce jour-là dans les feuilles des grands arbres du parc de Kernevez : c’est dans le décor somptueux de la cour des écuries du château, demeure privée de St-Pol-de-Léon qui ouvre ses portes pour l’occasion, et avec le vent pour fond sonore que dans un feu d’artifice de virtuosité le Duo des Songes (Noé Natorp au violoncelle et Jean-Baptiste Doulcet au piano) a clos le festival. Première publique de la flamboyante Sonate n°2 pour violoncelle et piano de Doulcet justement, une très sensible interprétation des 5 Stücke im Volkston op. 102 de Schumann et un bouquet final impressionnant avec la Sonate pour violoncelle et piano op. 40 de Chostakovitch.

Soudain, le vent s’était arrêté pour écouter.

 


Festival Le Chant de la Rive, 2015 : www.lechantdelarive.com
du 29 juillet au 2 août 2015
St-Pol de Léon (Finistère) et environs

 

A propos de l'auteur

Ses derniers articles

Vos commentaires

A voir aussi