Le Château de Barbe-Bleue © Vincent Pontet
Le Château de Barbe-Bleue © Vincent Pontet
Chronique

Opéra de Paris : Le Château de Barbe-Bleue et La Voix humaine

par Laurent Amourette | le 19 mars 2018

L’Opéra de Paris reprend jusqu’au 11 avril 2018 le diptyque « Le Château de Barbe-Bleue / La voix humaine » mis en scène par Krzysztof Warlikowski en novembre 2015. Nous retrouvons la même distribution qu’il y a deux ans, et assistons avec plaisir à cette production captivante et très réussie.

 

Toutes les productions réunissant dans la même soirée plusieurs opéras courts soulèvent la même question : comment assurer la cohérence d’un spectacle constitué de deux œuvres différentes, de compositeurs différents, de langues différentes, d’époques différentes ? Doit-on se contenter d’une simple juxtaposition ? Les œuvres choisies doivent-elles nécessairement entrer en résonance (soit par leur proximité, soit par leur opposition franche) ?

Le Château de Barbe-Bleue © Vincent Pontet

Le Château de Barbe-Bleue © Vincent Pontet

Le lien existant entre « Le Château de Barbe-Bleue » de Bartók et « La voix humaine » de Poulenc n’est effectivement pas si immédiat. Dans les deux cas, le nombre de personnages est très réduit (l’œuvre de Poulenc est un monologue). Dans les deux cas, il est question d’un couple manifestement dysfonctionnel. Mais les enjeux dramatiques et le traitement stylistique sont tout à fait différents. Warlikowski (également metteur en scène de Don Carlos à Bastille) ne tente pas d’établir à toute force une continuité qui n’existe pas. Et pourtant la cohérence globale de l’ensemble semble extraordinairement naturelle. Dans un décor unique pour les deux opéras, la transition entre Bartók et Poulenc s’opère avec une grande fluidité. Pas d’entracte, pas d’applaudissements ; le personnage principal de « La voix humaine » fait son entrée pendant les dernières mesures du « Château de Barbe-Bleue ». Elle avance ensuite dans un silence pesant, tandis que Barbe-Bleue et Judith disparaissent des yeux des spectateurs. L’extrait de « La Belle et la Bête », projeté juste avant les premières mesures de l’opéra de Poulenc, fait écho à l’œuvre qui précède, par l’évocation d’une captivité forcée à la limite du syndrome de Stockholm, et annonce l’œuvre qui suit puisque le réalisateur de « La Belle et la Bête », Jean Cocteau, n’est autre que le librettiste de « La Voix humaine ».

La soirée débute donc par « Le Château de Barbe-Bleue ». Un long prologue silencieux nous montre Barbe-Bleue en prestidigitateur de cabaret, faisant léviter son assistante et faisant apparaître une colombe et un lapin. Il désigne une personne dans le public : c’est Judith qui se lève de son siège et monte sur scène pour accompagner Barbe-Bleue dans son château mystérieux sans savoir qu’elle n’en sortira plus jamais.

Le Château de Barbe-Bleue © Vincent Pontet

Le Château de Barbe-Bleue © Vincent Pontet

D’emblée la Judith d’Ekaterina Gubanova apparaît comme une sorte de vamp hyper sexualisée. La relation entre la jeune femme et son geôlier déborde de sensualité et abonde en contacts physiques. Au fur et à mesure de l’ouverture des différentes portes du château, il se maintient une ambiguïté tendue qui laisse planer un doute constant : lequel des deux personnages est sous l’emprise de l’autre. Et Warlikowski parvient à maintenir cette incertitude. La réponse est peut-être : un peu les deux à la fois. Le Barbe-Bleue de John Relyea est magnifiquement sombre et inquiétant. Mais en réalité, c’est la présence magnétique d’Ekaterina Gubanova que l’on retient. Son timbre riche suggère tour à tour les différents états psychologiques de Judith, l’érotisme, la peur, la confrontation insolente… Et elle soutient sans peine le terrible contre-ut accompagnant l’ouverture de la 5e porte du château.

La représentation des différentes salles paraît presque classique quand on connaît le travail de Warlikowski sur d’autres ouvrages lyriques. Ici les 7 pièces du château ressemblent à des vitrines de musée, aux parois de verre, émergeant progressivement des côtés de la scène.

La Voix humaine © Vincent Pontet / OnP

La Voix humaine © Vincent Pontet / OnP

L’interprétation de « La voix humaine » est plus étonnante. Le combiné téléphonique posé sur le côté ne servira pas une seule fois. Manifestement le personnage féminin ne converse pas réellement avec son amant. L’idée qu’elle est en proie au délire et que la conversation n’a lieu que dans sa tête se confirme lorsque finit par apparaître ledit amant, rampant vers l’avant-scène, la chemise ensanglantée, probablement assassiné par Elle. Les deux personnages finiront par se rejoindre dans la mort à la fin du monologue.

Certes, le français de Barbara Hannigan n’est pas parfait et nécessite parfois de lever la tête vers les sur-titres. Mais cette réserve mise à part, on ne peut que succomber à l’incarnation presque bestiale de la chanteuse, qui nous fait complètement oublier le côté légèrement désuet et suranné du livret de Cocteau (où il est question d’opératrice téléphonique, de stylographe et de gramophone). L’entièreté du corps de la chanteuse devient un outil d’interprétation. Elle se tord sur le divan et se jette au sol avec force à tel point qu’on a de la peine à imaginer qui d’autre pourrait lui succéder dans cette production. A la fin de la représentation, elle obtient un triomphe largement mérité.

La Voix humaine © Vincent Pontet / OnP

La Voix humaine © Vincent Pontet / OnP

L’usage de la vidéo est assez différent dans les deux volets du spectacle. Dans « Le Château de Barbe-bleue », la vidéo semble apporter des éléments relativement symboliques en nous montrant un enfant filmé en noir et blanc (manifestement le même que celui présent dans la 6e pièce). Le sang qui coule du nez de l’enfant, seul élément rouge vif, fait écho au sang évoqué sans cesse par le livret de Balazs. Dans « La voix humaine », la vidéo devient au contraire un élément quasi clinique. Le personnage de Elle est filmé en temps réel par le dessus. La vidéo nous donne alors une perspective nouvelle, presque crue, faite de gros plans sur un visage au maquillage ruisselant et sur des mains tâchées de sang.

Le Château de Barbe-Bleue © Vincent Pontet

Le Château de Barbe-Bleue © Vincent Pontet

L’orchestre de l’Opéra de Paris répond admirablement à la baguette d’Ingo Metzmacher (qui remplace Esa-Pekka Salonen présent en 2015). La qualité des pupitres des vents est particulièrement notable, notamment lorsqu’une partie des cuivres (trompettes et trombones) résonne depuis une loge située au balcon, assurant un effet d’immersion sonore tout à fait saisissant si on a la chance d’être situé au parterre du Palais Garnier.


 
RESERVER

 
Le Château de Barbe-Bleue
Opéra en un acte de Béla Bartók (1918)
Livret de Béla Balazs

Barbe-Bleue : John Relyea
Judith : Ekaterina Gubanova

La Voix humaine
Tragédie lyrique en un acte de Francis Poulenc (1959)
Livret de Jean Cocteau

Elle : Barbara Hannigan

Orchestre de l’Opéra national de Paris
Direction : Ingo Metzmacher

Décors : Małgorzata Szczęśniak
Costumes : Małgorzata Szczęśniak
Lumières : Felice Ross
Vidéo : Denis Guéguin
Chorégraphie : Claude Bardouil
Dramaturgie : Christian Longchamp
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski

Palais Garnier 17 mars 2018

 

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