Yves Riesel a créé les Concerts de Monsieur Croche © Jean-Baptiste Millot
Yves Riesel a créé les Concerts de Monsieur Croche © Jean-Baptiste Millot
Interview

Avec les Concerts de Monsieur Croche, Yves Riesel veut « contre-programmer”

par Julien Bordas | le 4 novembre 2019

Nous avons rencontré Yves Riesel pour évoquer la deuxième saison des Concerts de Monsieur Croche à la Salle Gaveau. Un entretien au cours duquel cet empêcheur d’écouter en rond défend ses choix anticonformistes et fait part de ce qui le révolte.

 

“Des concerts qui ont une histoire”, voilà la signature des Concerts de Monsieur Croche, une appellation faisant référence au double de Claude Debussy qui livrait son point de vue mordant sur ses contemporains. Et lorsqu’il s’agit d’évoquer la saison de concerts dont il est le fondateur mais aussi la musique classique à Paris, Yves Riesel fait preuve d’une faconde sans pareille et d’un franc-parler caustique.

Avant de faire monter sur scène Monsieur Croche, il faut préciser que cet ancien producteur phonographique et amateur de piano, s’est battu durant 25 ans pour la distribution de labels indépendants classiques tels qu’Hypérion, Chandos, Naxos… “Il était possible de gagner sa vie en vendant des choses rares, ce qui est plus difficile à faire en concert, admet celui qui créa Abeille Musique en 1997. A l’époque on trouvait des centaines de clients pour acheter des symphonies de Joseph Joachim Raff ou de Jean Cras !”

 

Programmateur, un métier exigeant

Pour lui, le cd a donc permis de documenter un pan du répertoire jusque là moins accessible et doit aujourd’hui inspirer les choix des programmateurs. “Ça rend totalement impardonnables ces organisateurs qui continuent à avoir des propositions ringardes, toujours sur les mêmes oeuvres, les mêmes interprètes, s’agace Yves Riesel. Avec les vidéos et les disques personne ne peut dire : je n’ai pas entendu parler de cet artiste. S’il ne l’a pas présenté, c’est parce qu’il est incompétent ou suiviste ! Il faut des professionnels qui ont la feuille, qui ne fonctionnent pas avec des catalogues ou qui estiment que leur source d’info sont les agents.”

Avec les vidéos et les disques personne ne peut dire : je n’ai pas entendu parler de cet artiste. S’il ne l’a pas présenté, c’est parce qu’il est incompétent ou suiviste.

Co-fondateur de la plateforme de streaming Qobuz en 2008, un service de musique en ligne qui a continué sans lui à partir de 2016 (ndlr : la société Xandrie a racheté Qobuz après sa « mise en sauvegarde »), Yves Riesel voulait se démarquer : “Les gens qui s’occupaient de musique en ligne et de streaming n’avaient pas en tête les problématiques de la musique classique et du jazz, ils s’en foutaient complètement !” Le but initial de Qobuz était de proposer une mise en avant du répertoire classique à travers un contenu qualitatif et une qualité d’écoute incomparable.
Après en avoir quitté la direction, Riesel a donc voulu revenir à ses premières amours : présenter les artistes et surprendre le public (notons qu’il produisit les concerts Les Musiciens Amoureux au Théâtre des Champs-Élysées de 1984 à 1987). Une gageure selon lui : “Organiser des concerts à Paris est vraiment le dernier des métiers, c’est suicidaire ! Vous passez des mois à travailler sur un concert qui s’évapore en une soirée, avec le stress, parfois des dettes… mais on vit vraiment avec les artistes”, tempère-t-il.

Organiser des concerts à Paris est vraiment le dernier des métiers, c’est suicidaire !

Se postant en redresseur de torts de la vie musicale parisienne et hermétique aux modes, il s’emploie à proposer exactement ce que les autres ne présentent pas, et pourfend sans détour certaines grandes salles parisiennes comme la Philharmonie. “Je veux toujours contre-programmer. A Paris, vous aboutissez souvent à des propositions show business, conformistes, comme celles de la Philharmonie dans bien des cas. Et vous vous dédouanez en donnant une intégrale des quatuors de Weinberg en une semaine dans une salle minuscule, ce qui ne sert à rien…”

 

Une Philharmonie toute puissante ?

Au fil de la conversation, on saisit une rancoeur récurrente. “La Philharmonie fait la loi et fait beaucoup de dégâts au niveau budgétaire, déplore Riesel. Même si la situation parisienne n’était pas idéale, il ne fallait pas la construire on venait de refaire Pleyel. Avec la fermeture de cette dernière on a vraiment été privé de la possibilité de produire des concerts classiques indépendants car on pouvait la louer.”

Yves Riesel a créé les Concerts de Monsieur Croche © Jean-Baptiste Millot

Yves Riesel a créé les Concerts de Monsieur Croche © Jean-Baptiste Millot

Une seconde jeunesse pour les « vieux pianistes »

Pour concocter les Concerts de Monsieur Croche, Yves Riesel fait donc appel à des musiciens beaucoup moins visibles, ayant parfois injustement disparu de la scène parisienne depuis des années, quitte à proposer des artistes âgés. “J’ai toujours aimé les très vieux pianistes, c’est un peu ma spécialité”, s’amuse-t-il. Dans les années 80 il fit revenir à Paris Mieczysław Horszowski – le pianiste de Pablo Casals durant de nombreuses années – à la carrière record et mort à 100 ans. “Il a eu 4 périodes dans sa vie, détaille Riesel. Enfant prodige, grand virtuose international, chambriste réputé, et vieux sage”. C’est cette dernière catégorie qu’il souhaite aussi mettre en valeur sur la scène de Gaveau.

Cette année, il peut notamment s’enorgueillir de compter sur le légendaire pianiste argentin Bruno-Leonardo Gelber. “Gelber remplissait des salles Pleyel, jouait avec l’Orchestre de Paris et avait un contrat en béton chez EMI ! Depuis 15 ans il n’est jamais invité ! » s’insurge-t-il. La scène de la salle Gaveau accueillera aussi Françoise Thinat, élève d’Yvonne Lefébure et Marguerite Long, “grande pianiste et pédagogue extrêmement libre” et Henri Barda (pour son troisième récital).

Peter Rösel ouvrira la saison des Concerts de Monsieur Croche © Wolfgang Schmidt

Peter Rösel ouvrira la saison des Concerts de Monsieur Croche © Wolfgang Schmidt

Peter Rösel en ouverture

La saison des Concerts de Monsieur Croche proposera 13 dates contre 8 l’an passé, s’appuyant sur une série d’artistes d’un niveau international. Le concert d’ouverture sera réservé à Peter Rösel qui ne s’était pas produit seul à Paris depuis 40 ans. “Probablement le plus grand beethovénien actuel au sens du vieux piano allemand, poursuit Yves Riesel. Personne n’avait pensé à lui !”

Par le fait du hasard, le concert aura lieu le 7 novembre, deux jours avant l’anniversaire de la chute du mur de Berlin. Et cet artiste “a une histoire”. Peter Rösel est né le jour où Dresde a été bombardée par les américains, perdant sa maison familiale le soir-même. Son père, lui, est mort quelques jours auparavant au combat. Ajoutons à cela que le pianiste restera principalement cantonné en Allemagne de l’Est de la guerre froide à la chute du mur. Un artiste atypique, “d’une modestie anormale et avec une tête banale” plaisante Riesel, mais avec des dizaines d’enregistrements à son actif.

Quand on a un musicien très actif sur les réseaux qui passe son temps à se photographier aux 4 coins du monde, on peut penser en tant qu’organisateur que l’on a un beau complice qui va beaucoup nous aider, alors que la communication, c’est une affaire de professionnels !

Les jeunes pianistes russes à l’honneur

Un peu plus à l’Est, notre programmateur lorgne aussi vers les jeunes. “J’ai fait revenir deux pianistes que j’adore, deux merveilles du piano contemporains d’après moi : Lukas Geniušas et Pavel Kolesnikov. Ils représentent une nouvelle esthétique des pianistes russes, des gens extrêmement originaux, pas des briseurs d’ivoire.” En revanche la saison ne comptera qu’un seul jeune pianiste français, Rémi Geniet. “Il n’est pas sur Facebook, mais ce n’est pas un critère de choix !” avoue Riesel qui réprouve l’omniprésence de certains artistes sur les réseaux sociaux. “Quand on a un musicien très actif sur les réseaux qui passe son temps à se photographier aux 4 coins du monde, on peut penser en tant qu’organisateur que l’on a un beau complice qui va beaucoup nous aider, alors que la communication, c’est une affaire de professionnels !”
Et justement, c’est en constatant que des artistes au potentiel remarquable n’arrivaient pas à faire décoller leur carrière que Monsieur Croche & Co, la société qu’il dirige, s’est lancée dans le marketing à destination des musiciens. “Nous essayons de les faire sortir et de les positionner correctement, en travaillant sur tout l’environnement visuel et le discours. Avant, les maisons de disque faisaient le travail de marketing, aujourd’hui elles ne le font plus, ou mal”.

Une typographie très rétro © Concerts de Monsieur Croche

Une typographie très rétro © Concerts de Monsieur Croche

En ce qui concerne la communication autour de la saison, Yves Driesel s’est lancé dans un graphisme vintage et ne cache pas sa passion pour la typographie . Pour les Concerts de Monsieur Croche, il a voulu “recréer des affiches rétro”, ce qui, il faut l’avouer, donne un cachet particulier et inédit. En outre, le site internet propose de remarquables ressources à travers de longues interviews d’artistes invités : “Je documente mes concerts pour essayer d’exciter tout le monde et d’éclairer la presse”.

 

Gaveau, un choix logique

Les Concerts de Monsieur Croche se déroulent dans la salle historique de Gaveau. Depuis sa création en 1906 elle a vu se produire les pointures internationales du piano et offre une acoustique de qualité. Une suite logique, donc. “Je déteste la fréquentation de salles telles que la Philharmonie ou l’Opéra de Paris à la Bastille et je pense que la musique dans les lieux de mémoire va revenir très vite” argumente Riesel. Autre point fort non négligeable pour l’organisateur, elle est aussi l’une des rares salles parisiennes en location – avec une capacité de 950 places – permettant aux artistes de travailler.

Et en ce qui concerne le financement des Concerts de Monsieur Croche ? « A ce jour je n’ai encore aucun sponsoring, ça viendra j’espère – mais de toutes façons je ne veux pas qu’on me dise qui je dois programmer. Un sponsor ou un mécène est là pour financer la liberté, pas pour défendre une caravane d’artistes pré-sélectionnés par des comités artistiques suivistes ou souvent consanguins… »

On l’aura compris, Yves Riesel ne s’en laissera pas conter, des histoires…

 

Les prochains Concerts de Monsieur Croche :

Peter Rösel, piano – 7 novembre 2019

Rémi Geniet, piano – 13 novembre 2019

Création des Caprices pour mandoline de Vladimir Cosma – 20 novembre 2019

Yevgeny Sudbin, piano – 27 novembre 2019

Françoise Thinat, piano – 4 décembre 2019

 

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