Quatuor Debussy © Bernard Benant
Quatuor Debussy © Bernard Benant
Interview

Conversation avec Christophe Collette, premier violon du Quatuor Debussy

par Cinzia Rota | le 23 septembre 2014

Conversation avec Christophe Collette, premier violon du Quatuor Debussy, autour de leur programme en hommage aux compositeurs déportés au camp de Terezín.

 

Au Festival d’Ile de France vous avez rendu hommage aux compositeurs déportés au camp de Terezín pendant la seconde guerre mondiale. Qu’est-ce que ça fait de jouer un répertoire si intense ?

La musique que nous avons joué aujourd’hui est une musique chargée d’émotion.
C’est une belle leçon de vie et d’histoire et ça permet de voir que l’on peut créer dans n’importe quelles conditions et que la musique peut aider à vivre et à survivre.
Ces compositions, que les nazi ont étiquetées de « dégénérées » ne doivent pas être oubliées, c’est un devoir pour les musiciens comme nous de les jouer, pour que la barbarie qui voulait les faire oublier, ne puisse pas gagner deux fois.

 

Les œuvres de Viktor Ullmann, Erwin Schulhoff, Gideon Klein et František Domažlický ne sont joués qu’en association à leur histoire tragique et pourtant elles ont une valeur qui va au-delà de la mémoire historique.

C’est vrai. Il est difficile de les programmer ailleurs que dans ces circonstances. D’ailleurs nous les avons joués plusieurs fois, mais toujours dans des programmes liés à leur histoire.

Quatuor Debussy © Bernard Benant

Quatuor Debussy © Bernard Benant

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur ces compositeurs tchèques, est-ce qu’ils ont des traits communs ?

Je dirais que Klein, qui a beaucoup composé à Terezín, est un peu à part. Sa musique, dans laquelle on entend les références à Schönberg et à la musique tchèque de Dvořák et Janáček, est plus dans la souffrance.

Avec Ullmann et Schulhoff on est plus dans la musique d’avant-guerre des années 20, quand Prague, Vienne et Berlin bouillonnaient. La musique de Ullmann est plus lyrique et plus fraîche, elle est très parlante et il y a un sens dans chacune des notes. Son œuvre la plus connue est l’opéra Der Kaiser von Atlantis, composée et créé en 1944 à Theresienstadt.

Dans le Quatuor n°3 opus 46 de Ullmann je vois un peu la parodie des nazis, une valse dégingandée, qu’on peut rapprocher de la première des Cinq pièces pour quatuor de Schulhoff, une valse viennoise qui n’est jamais à 3 temps.Il y a aussi d’autres compositeurs que nous n’avons pas joué aujourd’hui, mais qui sont très intéressant et encore plus « dégénérés » comme Pavel Haas et Hans Krása, auteur de l’opéra Brundibár, déportés et gazés à Auschwitz.

 

Pour le 8 chants tchèques de František Domažlický et Kaddish de Terezín de Pascal Amoyel vous étiez accompagnés par le chœur d’enfants Polysons.

Le concert d’aujourd’hui a été formidable. Pour moi associer des enfants à cette musique représente un passage de mémoire.
Les chants de Domažlický sont plus dans la fraîcheur et dans l’espoir, tandis que la Prière pour les morts d’Amoyel est un hommage aux enfants qui, après le transit à Terezín, étaient envoyés à Auschwitz.

Quatuor Debussy et Choeur Polysons © Classicagenda

Quatuor Debussy et Choeur Polysons © Classicagenda

 

La pédagogie est au cœur de votre démarche, vous formez des Quatuors à cordes aux Conservatoire de Lyon, vous avez une académie dans votre festival « Cordes en Ballade » et vous vous êtes investis dans le projet « le maître et l’élève », qui a donné lieu à une série de concerts et à l’album Octuorissimo, avec le Quatuor Arranoa.

Plus que de pédagogie, pour moi il s’agit de transmission. Ce qui m’intéresse est de transmettre la philosophie du quatuor : l’ouverture sur d’autres univers, d’autres arts, d’autres publics et d’autres musiques.
Il est important d’enseigner le métier de musicien d’aujourd’hui, qui ne consiste plus simplement à jouer du répertoire, mais à se cultiver, s’intéresser aux choses, faire de la recherche, créer des programmes et aller vers de nouveaux publics. Moi-même je ne connaissais pas František Domažlický et je l’ai découvert grâce à la recherche.

 

Cette ouverture, dont vous parlez, est tout à fait représentative de vos choix de programmation, où vous associez la musique classique au théâtre, à la danse, à l’acrobatie et aux spectacles de marionnettes…

Il est très important d’avoir une ouverture sur les autres arts et les autres publics, car les croisements sont très enrichissants pour nous, comme pour le public.

Les 1000 et 1500 spectateurs qui à chaque fois ont assisté à notre spectacle Opus, par exemple, ont adoré la musique que nous avons joué pendant que 14 circassiens s’exhibaient sur la scène.
C’est une autre manière d’amener les gens à s’intéresser à la musique classique et peut-être plus tard à venir dans les salles de concert.

 

Avez-vous d’autres idées ?

Déjà nous devons faire tourner tous nos spectacles, puis nous souhaitons continuer à explorer le répertoire, créer des choses et faire de la pédagogie.

Par la suite nous avons un projet sur Frida Kahlo : ses écrits, ses tableaux, le Mexique et l’Amérique latine…

 


En 1998 Le quatuor Debussy a publié un CD produit par le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation de la Ville de Lyon, en partenariat avec le CNSM de Lyon.Le Masque de la Barbarie – Des musiciens à Theresienstadt 1941-1945
Pavel Haas – Gideon Klein – Viktor Ullman
Avec le Quatuor Debussy, Pierre-Yves Pruvot (baryton) Charles Bouisset (piano)
Site officiel du quatuor Debussy

 

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