Les Nornes dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath
Les Nornes dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath
Chronique

Le crépuscule des Dieux : fin du monde et nouveau commencement

par Cinzia Rota | le 24 août 2017

Dernière journée du Ring à Bayreuth : la fin du monde approche, nous l’attendons avec impatience

 

Entre les gaffes diplomatiques à répétition de la part du 45ème président américain et les démonstrations de force de l’instable dictateur nord-coréen, des questionnements sur une hypothétique fin du monde ont récemment commencé à se propager, sous forme d’articles de fond dans les journaux ou d’ironie sur les réseaux sociaux.
Quelle qu’en soit la cause, une guerre nucléaire, le changement climatique ou des conflits dûs à la rareté des ressources disponibles, le fil du destin va bientôt se couper. Irréversiblement.

C’est ce qui arrive aux trois Nornes aux couleurs du drapeau allemand, qui introduisent le dernier volet de la tétralogie ici à Bayreuth.
Les trois déesses font leur entrée sur scène couvertes de sacs en plastique, telles des sans-abri dont on attend des propos incongrus hurlés d’un moment à l’autre. Puis elles s’enlèvent leur déguisement, en révélant des habits aux tissus précieux, qui seront rapidement salis au cours d’un rite ancestral comprenant un poulet vivant, du sang, des bougies et des os…
Au lieu de tresser la corde du destin, elles dressent un autel autour d’un vieux téléviseur, parfait objet d’idolâtrie dans cet univers sans références morales.
Wiebke Lehmkuhl (première Norne), Stephanie Houtzeel (deuxième Norne) et Christiane Kohl (troisième Norne) assurent la splendide part vocale du début de cet opéra, et entrelacent leurs différents timbres avec élégance.

Brünnhilde, Gutrune et Siegfried dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath

Brünnhilde, Gutrune et Siegfried dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath

Nous quittons les briques rouges de la ville, pour revenir à l’aluminium du caravan de Brünnhilde et de Siegfried.
Vêtue d’une robe de chambre aux imprimés animaliers, Brünnhilde n’a plus rien d’une valkyrie, et son amour n’a pas l’air d’avoir assagi notre truand préféré, qui trépigne d’impatience pour partir à l’aventure.
Si la voix de Stefan Vinke (Siegfried) est un peu figée et poussée, celle de Catherine Foster (Brünnhilde), au contraire, s’épanouit complètement dans la salle pour le plaisir des spectateurs.

Dans la demeure de Gunther, Hagen prepare un piège pour récuperer l’Anneau, en convaincant son demi-frère d’épouser Brünnhilde et sa demi-soeur Gutrune de séduire Siegfried.
Bien évidemment, la relation familiale entre les Gibichungen est perverse et incestueuse : Hagen mène le jeu de la manipulation, Gunther le seconde et Gutrune remplit son rôle de femme objet, entre naïveté et superficialité.

Hagen dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath

Hagen dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath

Markus Eiche est un Gunther sournois, tandis qu’Allison Oakes assure une Gutrune vulgaire et irritante, qui contraste avec une Brünhilde noble et sûre d’elle-même.
Dans un intelligent jeu d’intérieur et extérieur, nous suivons à travers la vidéo la jeune femme dans la roulotte, où elle se pomponne et change d’habits, en attendant de rencontrer Siegfried. Stephen Milling nous offre un Hagen redoutable, à l’âme obscure comme le pétrole, sans empathie et sans humanité. Son beau monologue nous permet d’apprécier la rondeur et la profondeur de sa voix, qui nous fait trembler au dessus des cuivres.

Siegfried débarque donc chez le roi des Gibichungen et, très rapidement, voit sa vie basculer : il oublie son épouse, tombe amoureux de Gutrune, et part chercher Brünnhilde pour la trahison finale.

Dans sa roulotte, l’ex-Valkyrie attend sereinement, cachée derrière un rideau. On ne voit que ses pieds qui s’agitent comme  des marionnettes, ce qui fait écho au visage de Wotan, qui la surveille de loin, maquillé en blanc comme un tragique Pagliaccio.
Vêtue d’une élégante robe blanche, couverte par un long gilet à paillettes, Waltraute arrive chez sa soeur, pour la raisonner. Même à distance, la domination masculine s’exerce sur les deux femmes : c’est Wotan qui a envoyé la Valkyrie récupérer l’anneau et c’est l’amour pour Siegfried qui guide Brünnhilde dans sa décision de refuser d’obéir à son père. Décision qu’elle regrettera quand, déguisé en Gunther sous le Tarnhelm, Siegfried l’enlèvera pour la confier à un autre homme.

Hagen dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath

Hagen dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath

Dans un très beau parallèle entre sa captivité et l’occupation de Berlin ouest en 1945 (signalée par les drapeaux des quatre pays contrôlant la ville), Brünnhilde se fait doublement humilier, en découvrant que son mari lui préfère une autre femme.
La vengeance ne saura pas tarder, qui arrive sous la forme d’un superbe trio (Brünnhilde-Hagen-Gunther), où Catherine Foster montre encore une fois le grande expressivité de sa voix.

L’immature Siegfried se fait ainsi tuer par Hagen, superbe dans une scène de violence au réalisme cru, pendant que Brünnhilde, vêtue d’une robe dorée pré annonçant le bûcher final, se prépare à tout détruire.
La fin du monde arrive donc : Hagen tue Gunther, Gutrune se désespère, la bourse de New York chute, et l’or noir est déversé au sol, prêt à s’inflammer. Toujours très digne, notre héroïne reste debout, pendant que de beaux effets de lumière agitent les paillettes de sa robe qui paraît prendre feu.

Brünnhilde dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath

Brünnhilde dans Le crépuscule des Dieux au Festival de Bayreuth 2017 © Enrico Nawrath

Et c’est sur cette subtile suggestion qu’on aurait dû arrêter la mise en scène, en laissant le motif de la rédemption par l’amour envahir la salle, mais (hélas !) la surabondance nous accompagne jusqu’à la fin…
Il nous reste plus qu’à fermer les yeux et à nous concentrer sur les leitmotive confluant les uns dans les autres, qui nous amènent vers un sublime retour à la pureté et à un nouveau commencement.




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