La Damnation de Faust Opéra Bastille
© Felipe Sanguinetti
Chronique

La Damnation de Faust : « Qui trop embrasse point n’étreint »

par Cyprien Sorel | le 22 décembre 2015

La Damnation de Faust à Bastille est la production d’une société malade. Malade comme ce public au début de l’hiver. Et si la musique est belle, elle étouffe, impuissante face à ce capharnaüm d’images moches, d’espèces sonnantes et trébuchantes et de quintes de toux à en avoir une syncope.

Faust (Jonas Kaufmann) est un homme que tout semble accabler. Conscient de son insatisfaction éternelle, il se lamente de ne pouvoir un jour tout connaître et tout comprendre. Il rencontre Méphistophélès (Bryn Terfel) qui lui propose de signer un pacte diabolique pour retrouver la jeunesse et délivrer la bien-aimée Marguerite (Sophie Koch).

Qu’ai-je retenu de cette superproduction ? Rien. Pas de soupirs, pas de pleurs, pas d’émotions, pas de frissons. Pas l’envie de rêver.

Des idées innovantes, desservies par des moyens trop importants

La mise en scène propose une lecture de Faust dans notre société actuelle : le projet Mars One prévoit d’envoyer d’ici 2025 une centaine de personnes coloniser la planète Mars. Pourquoi pas. Sur scène, Stephen Hawking (le monsieur en fauteuil roulant qui parle d’une tasse de café pleine qui se brise contre un plateau de jeu d’échec dans l’espace) déambule en papymobile et philosophe sur la mort de Dieu, sur la nécessité de repousser les frontières. Ensuite, Faust porte un Oculus Rift, un casque de réalité virtuelle. De jeunes danseurs miment l’acte sexuel. Des vidéos sont projetées pour soutenir le propos. L’ambition est claire : embrasser toute l’histoire de la vie, du big bang à l’humain, en passant par le minéral, le végétal, les grands mammifères.

Les partis pris fondamentaux sont donc intéressants : l’astrophysicien est le Faust du XXIe siècle, Mars l’horizon indépassable de la connaissance.

Alors oui, je suis d’accord, le propre de la modernité c’est de repousser les frontières. Ici, l’espace est la nouvelle colonie. De même les chorégraphies suggèrent que la frontière entre l’humain et l’animal est plus floue : la meute doit se trouver un nouveau territoire pour se reproduire et se développer, pour survivre. Alors oui, je suis d’accord, la vidéo apporte une nouvelle dimension à l’opéra. Peter Sellars et Bill Viola s’y sont essayés, et avec quel génie (Tristan & Isolde). Alors oui, je suis d’accord, le romantisme c’est embrasser la puissance de la Nature, les mystères de Dieu et de la vie. Mais comparer l’humanité à des rats de laboratoire, à des souris aveugles ? Non. Quelle prétention.

Toute la production se justifie par une métaphore molle car insuffisamment nourrie (l’humanité signe un pacte destructeur avec les nouvelles technologies), tout est prétexte à la surenchère de moyens, de fausses bonnes idées, comme si le grand spectacle était gage de qualité en lui-même et que le public, rassasié, partirait heureux, avec le sentiment d’en avoir eu pour son argent. Ce n’est pas ce que j’ai entendu dans les bribes de conversation saisies ça et là. Le metteur en scène n’a visiblement pas su choisir.

La musique de Berlioz est grandiloquente. Mais lorsqu’elle peut se parer des plus beaux atours de féminité, elle est malheureusement broyée par la lourdeur de la scénographie : la partition sonne alors comme un kiosque à musique. Il est rare de dire que Bastille est une scène trop petite, pourtant le sentiment d’étouffement est bien présent. L’espace-temps symbolisé par les quadrillages au sol et aux murs est écrasé par des mobiles inutiles, quand l’univers se dilate. En découle une surenchère de l’orchestre et des chanteurs qui tentent tant bien que mal d’exister. Le rythme est rompu en permanence, tout est fort, et les rares moments d’accalmie sont brisés (ô souffrance !) par un public qui ne sait même plus ce qu’écouter veut dire.

Habitué des concerts de la Bastille, je dois dire que j’ai peu de fois vu les musiciens quitter si vite la fosse. Il faut louer leurs efforts, de même que la fabuleuse diction des chœurs.

La Damnation de Faust Opéra Bastille

© Elena Bauer

La production d’une élite en crise ?

La Damnation de Faust à Bastille, c’est le produit d’intellectuels libres-penseurs, tellement libres qu’ils se prennent à leur propre piège. En voulant critiquer une société consumériste, ils n’en font qu’épouser les contours de manière grossière, et nourrissent le monstre. Et pendant ce temps-là, dehors, la société crève de la pollution, du déni de l’autre, du repli sur soi, de l’argent-roi qui détruit des vies entières.

Que penser d’une mise en scène qui nous infligerait les images d’une course de spermatozoïdes pour la fécondation d’un ovule (nous sommes tous des élus d’une certaine manière), à l’ère du porno gratuit en HD ? Est-ce véritablement révolutionnaire que de projeter de telles images, alors qu’elles sont déjà visibles dans tous les médias ? L’inflation d’images sexuelles est totalement dans l’ère du temps, attendue. Le procédé est facile et grossier sans même produire l’effet escompté, à savoir faire crier les colliers de perle du premier rang. La mise en scène s’inscrit résolument dans la culture du buzz pour le buzz.

Surtout, comment comprendre le rôle de l’élite, souvent rattachée à l’Opéra, si elle n’est plus capable de produire de quoi faire rêver, d’offrir une parenthèse dans un monde violent ? N’est-ce pas la mission que se donne toute une frange de la société qui, certes déconnectée du peuple, se chargerait néanmoins de porter haut l’étendard de la culture, absolument nécessaire ?

Ne sommes-nous pas en droit de réclamer un peu de poésie ? Pour moi, c’est un échec total de la politique culturelle. C’est la victoire des relations sur la beauté, d’une microsociété vivant en vase clos, qui se renferme sur elle-même pour ensuite se plaindre que les classes populaires ne viennent pas à l’Opéra. Avec de telles productions, en a-t-elle réellement envie ? A l’heure de la pauvreté de l’offre culturelle pour le plus grand nombre, est-ce cela, la seule réponse des élites artistiques ?

Il ne s’agit pas de prôner un nivellement par le bas, bien au contraire, mais de promouvoir des spectacles de qualité, qui vont au fond de leur sujet sans sous-estimer l’intelligence de cœur et de tête de chacun des spectateurs. Bien sûr, la laideur du monde doit être montrée (Pandaemonium, Epilogue), voire magnifiée (Baudelaire), puisqu’ainsi représentée, elle percute les esprits et leur propre aveuglement (« Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie… »). Mais cette démarche s’inscrit à mon sens dans une quête, l’exposition n’étant qu’une marche, une étape. La victoire des Modernes n’est pas l’abandon de toute dimension cathartique dans l’œuvre, de même que la contemporanéité d’une mise en scène n’est pas d’absoudre la beauté comme une chose à reléguer au passé, mais bien la liberté donnée au spectateur de se reconsidérer à travers elle, en réapprenant à penser par soi-même. Or, le public n’est pas invité à faire système avec cette Damnation, puisqu’en professant une vision « réaliste », comprendre en fait « nihiliste », la représentation vend un discours qui annihile toute possibilité d’échappatoire. Marguerite, âme égarée par l’amour à qui est promis le salut éternel, est absente de sa propre béatification, seule lueur d’espoir (si j’ose dire).

L’extrême opposé serait de proposer un art de l’opéra dénué de toute critique sociale, mièvre, un opiacé. Il se doit d’être un reflet de problématiques contemporaines et inviter au voyage. C’est d’une certaine manière ce qui est suggéré lors du finale : l’Homme, s’il ne peut marcher, doit voler.

Alors finalement, que faut-il retenir de la Damnation de Faust à Bastille ? Un basculement s’est opéré dans la conception de l’artiste. L’artiste romantique est celui qui a pu ressentir la possibilité d’une vérité, qu’elle soit dans l’amour, le divin, la nature. Ce sentiment, il veut le transmettre, c’est le seul moyen qu’il a en sa possession pour tenter de le retrouver. L’artiste tel qu’il est donné à voir dans cette production détient une unique vérité, qui consiste en un regard nihiliste porté sur le monde. Et puis les femmes ne sont pas vraiment nues.

Pour aller rêver : Le Château de Barbe-Bleu de Bela Bartok à l’Opéra Garnier, direction Esa-Pekka Salonen.


Berlioz : La Damnation de Faust

Opéra Bastille, du 5 au 29 décembre 2015

Mise en scène : Alvis Hermanis | Direction : Philippe Jordan

Jonas Kaufmann | Bryn Terfel | Sophie Koch

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