Elodie Vignon à la grande salle du Conservatoire de Bruxelles © https://elodievignon.com/
Elodie Vignon à la grande salle du Conservatoire de Bruxelles © https://elodievignon.com/
Interview

Debussy sublimé par Elodie Vignon

par Charles-Marie Hulot | le 14 juin 2018

Sorti il y a quelques mois, le premier CD de la pianiste Elodie Vignon est consacré à Debussy. A cette occasion, nous l’avons rencontré pour connaître son attrait pour la musique française.

 

Pouvez-vous nous parler de votre parcours musical ?

J’ai commencé le piano très jeune à l’âge de 7 ans et j’affirmais déjà vouloir devenir pianiste ! Mon cursus m’a conduit entre les conservatoire régionaux de Dijon et Lyon pour obtenir, à 16 ans, une Médaille d’Or dans la classe d’Hervé Billaut. (CNR de Lyon)

Ensuite, lors d’un concours, je fais la rencontre de Daniel Blumenthal qui m’invite à rejoindre sa classe à Bruxelles. Je quitte donc ma pays natale en 2004. S’ouvre alors un nouveau chapitre de ma vie de musicienne où je comprends l’importance des rencontres internationales dans l’apprentissage de la musique. Puis, je commence à jouer en Belgique.

En 2010, c’est un nouveau tournant dans ma vie : je participe à une masterclass donnée par Muza Rubackyte avec qui j’ai étudié pendant plusieurs années. Ces rencontres musicales sont organisées par la fondation Bell’arte, créée par Nelson Delle-Vigne il y a une quinzaine d’années. L’échange avec ce grand maître, ancien élève de Claudio Arrau et Georges Cziffra, me fait pressentir l’immensité de ce qu’il me reste à apprendre. Bénéficiant depuis 9 ans de son soutien, de sa générosité et de sa connaissance gigantesque du métier, j’ai commencé à me produire dans de nombreux pays d’Europe et j’ai débuté ma carrière outre atlantique. J’ai notamment collaboré avec Philippe Entremont dans les deux concerti de Frédéric Chopin lors de l’annuel Palm Beach Atlantic International Piano Festival. En récital, j’ai été l’invitée de la Chopin Society of Atlanta, et des Steinway Pianos Galleries de Greensboro et Charlotte.

 

 Vous venez de sortir votre premier disque consacré à Debussy cette année : que représente pour vous ce projet ?

Cet album a été longuement mûri et désiré. Après avoir compris que les études de Debussy me parlaient, mais aussi me correspondaient, j’ai décidé de les enregistrer. En effet, en les jouant en public, j’obtenais toujours des remarques de personnes ayant découvert Debussy ou un autre Debussy dans ces pièces. C’est pourquoi je me disais qu’elles n’étaient pas si souvent interprétées en live et au disque, et que cela valait le coup d’essayer de les mettre plus en avant, surtout en cette année centenaire Debussy.

Pour les mettre en valeur, j’ai longtemps cherché avec quoi les coupler. Des peintures, des photos, des courts métrages, des chorégraphies… puis en lisant le journal intime de Lucien Noullez « Caresser les jours », j’ai eu le déclic de lui demander d’écrire des poèmes sur ces études. Un mélomane tellement attentif, un poète sensible et une amitié qui nous permettrait d’élaborer un projet ensemble. Mon idée était de pouvoir jouer les 12 études en public en alternance avec les poèmes. C’est là que ces derniers devenaient indispensables, car je n’aurai pas joué ces partitions en concert sans cette formule. Nous avons eu l’occasion de produire cette prestation lors du festival Debussy dans la Grande Salle du Conservatoire de Bruxelles le samedi 24 mars, et à vrai dire, je ne m’attendais pas à un tel accueil du public, absorbé par cette correspondance entre musique et poésie, mais aussi par cette symbiose entre création et interprétation.

Qu’est ce qui vous attire particulièrement dans la musique de Debussy ?

Tout ! Sa poésie, sa délicatesse, sa sensualité, la chorégraphie qui se dégage de cette musique m’émeut en tant que danseuse classique depuis le plus jeune âge. Tout est courbe chez Debussy, tout est fluide, et la musique prend toute sa dimension philosophique, allant du plus intimiste des « pianissimi » à la grandeur toujours noble des explosions.

La construction de ces études est particulièrement synthétique, c’est un discours qui est concis, clair, tout est étant visionnaire et particulièrement osé.

Peut-être que la mélancolie parfois enfouie, mais toujours latente dans la musique de Debussy, est l’élément qui résonne le plus en moi. Cette façon que le compositeur a trouvé de suspendre le temps est assez inédite. Lui-même grand nostalgique du temps qui passe inexorablement, il réussit dans sa musique à superposer plusieurs strates en même temps (une mélodie, une harmonie, un élément rythmique et une ligne de basse qui sonnent comme un glas lointain…) qui nous offre l’opportunité d’entrer dans un éveil des sens propre à cette musique. Le temps d’un Debussy, on a l’impression d’avoir capturé quelques minutes de vie, d’avoir rendu ces instants immobiles.

 

Comment essayez-vous de transmettre cette musique au public ?

Je pense qu’écouter Debussy en disque ou en live est une expérience très différente. Debussy crée un monde à lui qui englobe tout. Grand esthète, comme tous les symbolistes qu’il fréquentait, il faisait dans sa vie attention à beaucoup de détails. Ce sens de la précision, de la chose bien faite, de la beauté, de la contemplation, ainsi que ce que l’on sait de sa façon de jouer prêtent à penser qu’il était sensible à la gestique. Dans les prestations live, le public observe et je pense qu’il est important de travailler sur la gestuelle la plus pure pour jouer cette musique. Pour rendre le mieux possible sa rondeur, sa fluidité, son élégance très prononcée et sa délicatesse, la recherche du geste correspondant à cette esthétique me paraît indispensable.

Au disque, cette pureté du geste va permettre de mettre en exergue un phrasé qui tiendra l’auditeur en haleine. On peut davantage entrer dans une sorte de méditation en entendant des enregistrements de ce type de répertoire.

Pour transmettre cette musique, et plus particulièrement ces études, je les allie à d’autres pièces qui permettent de mettre en lumière la spécificité de Debussy. Il m’arrive souvent de coupler les études avec quelques nocturnes de Gabriel Fauré, avec des pièces d’Olivier Messiaen. Les pièces du jeune Scriabine marchent à merveille en correspondance. Ils n’ont jamais pu se rencontrer mais éprouvaient l’un pour l’autre beaucoup d’admiration et de bienveillance. Et bien entendu, Frédéric Chopin est l’un des compositeurs qui illumine le mieux Claude Debussy, d’autant que les 12 études sont écrites « A la mémoire de Frédéric Chopin ». Ils en commun une extrême finesse, une délicatesse à couper le souffle et une poésie évidente.

Elodie Vignon

Elodie Vignon © DR

Dans ce premier album, vous avez choisi des oeuvres assez techniques n’est-ce pas ?

Je ne les vois pas du tout comme telles. Pour moi ce sont douze petits bijoux. Je me suis davantage intéressée à la poésie et au discours musical de ces pièces. Il se trouve que ce sont dans les études que Debussy a peut-être été le plus génial… j’ai donc commencé par enregistrer ce qui me parlait le plus.

 

Pour ce projet, vous vous êtes associée à un poète et à une récitante : pourquoi avez-vous opté pour ce choix ?

La récitante s’est imposée pour le disque, car elle est la personne qui m’a fait rencontrer Lucien Noullez, et c’est une chanteuse avec qui je partage régulièrement la scène.

Avec le producteur du label, nous avons décidé de proposer une version des poèmes sur le disque, pour donner un éclairage. Pour tous les concerts live en revanche, je travaille avec le comédien Vincent Dujardin qui déclame les textes.

 

Qu’apporte, selon vous, les poèmes sur ces compositions musicales ?

Comme Lucien Noullez le raconte dans la préface des « douze coffrets studieux », je lui ai demandé de créer une sorte d’emballage cadeau pour chaque étude, qui aurait la fonction de l’introduire. C’est précisément ce qu’il se passe en live, l’auditeur est orienté dans son écoute par le poème de Noullez, avant d’entrer en musique. Sa poésie étant très moderne, et parfois concrète, elle relie cette musique d’antan à notre réalité contemporaine. Pour un hommage à Claude Debussy lors du centenaire de sa mort, je trouvais l’idée belle de demander à un artiste d’aujourd’hui d’écrire en correspondance. Cela nous rend Debussy plus vivant, plus proche.

 

 Avez-vous d’autres projets en préparation ?

Mille et un projets bien sûr. Je prends aussi le temps de profiter pleinement de l’accomplissement de ce disque, qui me permet de tourner avec des programmes très différents, jusqu’à la fin de l’année 2018. Je propose des récitals solo, puis avec le comédien Vincent Dujardin, mais j’ai aussi conçu un spectacle didactique sur le personnage de Debussy, avec une conférencière, un comédien, une soprano, une violoniste et une violoncelliste. Le spectacle nous fait redécouvrir le Debussy tardif.

En juillet prochain, j’enregistre un nouveau disque avec la soprano Clara Inglese, sur le personnage d’Ophélie dans la littérature musicale. Je l’accompagne dans une grande partie de son programme à travers plusieurs cycles de mélodies, et nous enregistrons une pièce commandée spécialement pour Clara Inglese, Sébastien Walnier (violoncelliste) et moi-même, de Benoît Mernier. Le disque sortira en mars 2019 chez Cypres Records.

En soliste, d’autres projets autour de Franz Liszt et Olivier Messiaen, et des concerti en préparation.

 


Le site officiel d’Elodie Vignon: https://elodievignon.com/

Le site du label Cypres: http://www.cypres-records.com/

Une interview d’Elodie Vignon sur Musiq’3: https://www.rtbf.be/musiq3/article/detail_elodie-vignon-pianiste?id=8438049




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