© Bernd Uhlig
Julie Mathevet (Zerlina), Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni), Rinat Shaham (Donna Elvira)
© Bernd Uhlig Julie Mathevet (Zerlina), Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni), Rinat Shaham (Donna Elvira)
Chronique
Hors-série

Don Giovanni : Mozart à la Monnaie, Da Ponte au Sofitel

par Juliette Guibert | le 4 janvier 2015

On y allait prévenu : ce Don Giovanni serait classé X. On y allait inquiet : est-ce là le seul moyen d’apporter en 2014 sa pierre à l’édifice des mises en scène de ce monument ? On était déjà las de voir ad nauseam s’ébattre des chanteurs nus sur scène ou sur des vidéos pornos. Certes les mises en scène transposées ne font plus hurler les critiques ni fuir le public mais on redoutait l’outrance comme unique moteur de ce nouveau regard sur le Dissoluto punito.

© Bernd Uhlig Topi Lehtipuu (Don Ottavio), Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni), Barbara Hannigan (Donna Anna), Rinat Shaham (Donna Elvira)

© Bernd Uhlig – Topi Lehtipuu, Jean-Sébastien Bou, Barbara Hannigan, Rinat Shaham

C’était sans compter avec la lecture théâtrale de Krzysztof Warlikowski, qui se place d’emblée dans l’héritage de la tragédie grecque : « la mise en scène d’opéra aujourd’hui doit faire revivre Athènes », nous livre-t-il dans les « Éléments d’une conversation en cours » du programme. Nous y sommes : la scène, parois de verre et murs de plastiques brillants, est l’écrin contemporain de nos excès, le point de fuite de nos addictions, le miroir inversé de nos valeurs démocratiques. Cette scène dionysiaque, c’est la suite 2806 du Sofitel de New York, celle qui vit la soif de pouvoir se fracasser contre l’addiction au sexe. Décomplexée, sourde aux sombres gammes de l’ouverture qui la suivent sur un tempo inhabituellement rapide, une promenade libertine s’étale en vidéo grand écran et donne le ton d’une quête sexuelle à jamais inassouvie.

© Bernd Uhlig Andreas Wolf (Leporello), Barbara Hannigan (Donna Anna), Sir Willard White (Il Commendatore), Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni)

© Bernd Uhlig – Andreas Wolf , Barbara Hannigan, Sir Willard White, Jean-Sébastien Bou

Chez Losey, Raimondi contemplait pendant l’ouverture les feux d’enfer des souffleries de verre de Murano. Ici, c’est une tout autre mise en abîme tragique qui s’installe dans les loges de côté : les premières scènes d’exposition sont filmées en gros plan sous le regard de leurs propres personnages, Leporello qui ne veut plus servir un tel maître, Donna Anna hystérique allumeuse que seule calme l’arrivée de son père pour l’arracher aux voluptueuses griffes du monstre, Don Giovanni qui commet l’irréparable pour entrer dans son personnage et nous passer le témoin du spectateur. La mort du Commandeur, sur un tempo peu crédible pour une agonie, mais qui traduit sans doute l’agacement impatient du meurtrier, est servie par un Willard White (Il Commendatore) à la voix chaude et profonde et un Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni) qui campe d’emblée le timbre clair et le jeu d’acteur subtil qu’il gardera jusqu’à la mort : le regard vide, le geste automatique, il perd ici toute maîtrise sur son destin et tue le Commandeur pour que tout cela cesse.

© Bernd Uhlig Andreas Wolf (Leporello), Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni), Sir Willard White (Il Commendatore), Barbara Hannigan (Donna Anna)

© Bernd Uhlig – Andreas Wolf, Jean-Sébastien Bou, Sir Willard White, Barbara Hannigan

L’orchestre de la Monnaie, sous la baguette de Ludovic Morlot, surprend par un travail riche en couleurs, qui laisse une très belle part aux solos — on se souviendra longtemps du violoncelle solo du « Batti, batti », de la clarinette du trio des masques, des volumes de cordes dans le banquet final, qui soutiennent Don Giovanni jusqu’à sa mort — et apporte un soin tout particulier aux récitatifs soutenus par un clavecin et un continuo de violoncelle. Ces efforts sont hélas saccagés par des décalages grossiers récurrents avec les chanteurs (pauvre Commandeur dans le finale…) et desservis par une gestion surprenante des tempos : on aime croire que le parti pris rapide de l’ouverture et du premier acte reflète la course effrénée de Don Giovanni vers la catastrophe du viol. Certains passages en ressortent particulièrement éclairés : l’air du Catalogue qui en devient férocement jubilatoire, le « La ci darem » transformé en danse sulfureuse, le « Ah ! Fuggi il traditor » en scène de jalousie plutôt que de mise en garde. Mais dans le deuxième acte, cet empressement nuit autant à l’esthétique musicale (le sextuor « Sola sola in buio loco » en devient cafouilleux alors que sa mise en scène très théâtrale, comme chez Losey, appelait plus de solennité à l’orchestre) qu’à l’intelligibilité de la progression vers la chute.

© Bernd Uhlig Julie Mathevet (Zerlina), Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni)

© Bernd Uhlig – Julie Mathevet, Jean-Sébastien Bou

Il est vrai que la gestion scénique — grands silences pendant les récitatifs ou entre les scènes — rallonge notablement le spectacle et qu’un tempo plus lent aurait sans doute fait passer la barre psychologique des 4 heures, mais on regrette de ne pas avoir pu savourer plus longtemps un « Vedrai carino » où l’on repense à Kim Basinger se déshabillant sur You can leave your hat on — hommage involontaire à Joe Cocker disparu pendant ce mois de décembre ; ou un air de la Chapelle qui épuise Rinat Shaham (Donna Elvira), aussi riche dans les graves que peu à l’aise dans les aigus, par un marathon de vocalises dont cet air déjà virtuose n’a pas besoin.

Sur scène, Warlikowksi nous déroule son cas clinique peu flatteur pour le héros : loin des interprétations du révolté humaniste dans l’interrègne des Lumières, ce Don Giovanni-là subit à la fois sa propre addiction, la nymphomanie des femmes, la désespérante défection de Don Ottavio et le regard impassible du Commandeur qui lui dit que seule la mort pourra le sortir de ce guêpier. Le portrait n’est guère flatteur pour les femmes non plus, ces trois avatars d’une même figure nymphomane : Zerline qui la découvre en elle, Anna qui la consomme, Elvire qui la regrette déjà.

Des personnages silencieux complètent le tableau féminin : Lolita qui saute à la corde —invitation pédophile ; anorexiques cocaïnées écumant les noces et banquets — figures interchangeables d’un sexe déshumanisé ; vigoureuse chorégraphie de Rosalba Torres Guerrero en danseuse mécanique déconnectée de la partition — allégorie d’un coït infini ? Le banquet final emprunte à Peter Greenaway sa baroque crudité (même la viande est crue) et donne à Don Giovanni les traits d’un Hannibal Lecter, jamais atteint par la justice humaine, mais noyé dans les flots de sang du Commandeur plutôt que d’être précipité dans les flammes de l’enfer.

© Bernd Uhlig Andreas Wolf (Leporello), Rinat Shaham (Donna Elvira), Julie Mathevet (Zerlina), Topi Lehtipuu (Don Ottavio), Barbara Hannigan (Donna Anna)

© Bernd Uhlig – Andreas Wolf, Rinat Shaham, Julie Mathevet, Topi Lehtipuu, Barbara Hannigan

Cette interprétation est certes moins réjouissante que celle du petit Homme qui dit courageusement non à Dieu, mais il faut admettre qu’elle replace le mythe de manière assez convaincante dans notre modernité des rapports entre sexe et pouvoir et qu’elle renouvelle l’exercice, ce qui est une gageure sur laquelle bien des metteurs en scène pourtant inspirés se cassent les dents.

Enfin, quelques trouvailles — catalogue en pages de site de rencontre, Masetto en mari caché dans le placard, les chanteurs qui saluent après la mort de Don Giovanni avant de reprendre l’épilogue, Anna qui finit par flinguer Ottavio — se joignent à une scénographie flamboyante (les décors et costumes de Malgorzata Szczesniak, les éclairages de Felice Ross, les vidéos de Denis Guéguin) pour nous conquérir dans ce Don Giovanni pourtant peu complaisant avec les rouages huilés de notre attachement à l’œuvre, au personnage et au mythe.

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