Ensemble Doulce Mémoire © Luc Detours
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Chronique

La Doulce Mémoire du printemps

par Jacqueline Letzter et Robert Adelson | le 22 mars 2017

Pour cette 33e édition du Festival du Printemps des Arts de Monte-Carlo, le Directeur du Festival, Marc Monnet, poursuit sa programmation innovatrice des dernières années. Célébrer le printemps en musique ne se réduit pas à programmer un concerto de Vivaldi ou la première symphonie de Schumann. Ce samedi 18 mars, dans la belle salle du Musée Océanographique, l’Ensemble Doulce Mémoire sous la direction de Denis Raisin Dadre a interprété Le Printemps, chef d’œuvre de Claude Le Jeune (Valenciennes, 1528-30-Paris, 1600), un des compositeurs les plus iconoclastes de la Renaissance française.

 

Eclipsé aujourd’hui par ses contemporains italiens et anglais comme Monteverdi et Byrd, Le Jeune a cependant laissé une œuvre musicale vocale d’une grande originalité et modernité. Recréer le chant de la Grèce antique était l’idéal des compositeurs de la Renaissance. A Florence cette quête aboutit à la monodie accompagnée qui donna naissance à l’opéra. Le Jeune, lui, s’associa aux savants de l’Académie de Poésie et de Musique fondée en 1570 par le roi Charles IX, et inventa une technique de « chansons mesurées à l’antique », dans lesquelles les syllabes longues et courtes des paroles sont assignées rigoureusement aux notes blanches et noires de la musique, créant une intéressante asymétrie rythmique.

Le printemps (publié en 1603) de Le Jeune, sur des textes de Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) est le recueil le plus célèbres de chansonnettes mesurées. Dans sa préface de la première édition, Le Jeune écrit que si la musique grecque antique fut pauvre en harmonie (accompagnée d’une simple lyre), « la rythmique a été mise par eux en telle perfection qu’ils en ont fait des effets merveilleux », capable, comme Orphée, d’adoucir les bêtes les plus sauvages et faire mouvoir les bois et les pierres.

Denis Raisin Dadre © Luc Detours

Denis Raisin Dadre © Luc Detours

Comme l’explique Denis Raisin Dadre dans les notes de leur nouveau CD du Printemps (sorti la veille du concert sous le nouveau label « Collection Printemps des Arts de Carlo » PRI022) et dans une conférence édifiante précédant le concert, jouer Le Printemps de Le Jeune est un défi car il faut éviter que cette musique mesurée ne ressemble à une sorte de code morse. Or, quand les rythmes sont ramollis dans un légato indistinct l’interprétation devient encore moins satisfaisante. Pour trouver une interprétation esthétique et en même temps fidèle à l’intention du compositeur, Denis Raisin Dadre s’est associé à l’historien de la déclamation Olivier Bettens, qui lui a suggéré de s’inspirer de la prononciation et des traditions déclamatoires du français du XVIe siècle.

Le résultat de cette coopération est une interprétation fraiche et frétillante, marquée par une grande variété métrique, rappelant les rythmes des danses de la Renaissance. Parmi les moments mémorables du concert, notons le ravissant duo des sopranos dans « O Rôze reyne dés fleurs », la vivacité de l’ensemble des chanteurs dans « Francine, Rôzine » et dans « Brunellete, joliette » avec son « rechant » (refrain) délicieux « Si tu veus je t’aimeray/Sinon je te dezémeray ». Les chanteurs, Cécile Achille et Clara Coutouly (sopranos), Matthieu Peyrègne (alto), Hugues Primard (ténor), Matthieu Le Levreur (baryton) et Marc Busnel (basse) y insufflent une énergie toute printanière.

Ensemble Doulce Mémoire © Luc Detours

Ensemble Doulce Mémoire © Luc Detours

Le Jeune, comme la plupart de compositeurs de son époque, ne donne aucune précision concernant l’effectif instrumental dans sa partition ; Le Printemps est donc souvent interprété a capella. Denis Raisin Dadre, lui, a choisi de faire accompagner les chansons par une palette d’instruments joués par les excellents instrumentistes de Doulce Mémoire : Jérémie Papasergio, Elsa Frank et Denis Raisin Dadre (flûtes) ; Pascale Boquet (luth et guitare) ; Bérengère Sardin (harpe) et Myriam Ropars et Etienne Foultier (violes de gambe). Une soirée dédiée uniquement à des chansons homophonique et diatoniques par un même compositeur aurait peut-être fini par lasser les auditeurs, mais Denis Raisin Dadre a eu l’excellente idée d’intercaler de courts morceaux instrumentaux par des compositeurs contemporains, comme Praetorius, Francisque, Du Caurroy, Phalèse et Mertel.

La tradition au Festival du Printemps des Arts est de commencer chaque concert de musique ancienne par une brève composition de musique contemporaine ; cette fois le Froissement d’ailes (1975) pour flûte seule de Michaël Levinas, joué avec brio par Samuel Bricault. Le but de cette démarche est de mettre en dialogue le passé avec la modernité. Or, comparée aux effets spéciaux de Levinas aujourd’hui un peu démodés, comme le Flatterzunge (des coups de langue répétés), c’était plutôt la « musique mesurée à l’antique » de Le Jeune qui semblait expérimentale. C’est sans doute pour cela qu’Olivier Messiaen fut si enthousiasmé par Le Printemps de Le Jeune. Il s’en sert dans son cours d’analyse musicale au Conservatoire de Paris et s’en inspire en composant ses Cinq rechants de 1948. Nous sommes reconnaissants envers les musiciens et chercheurs de Doulce Mémoire d’avoir faire revivre cette modernité en interprétant l’éternel Printemps de Claude Le Jeune. Revecy venir du Printans/L’amoureuz’ et belle saizon !




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