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A la loupe

Elisabeth Kulman : une lecture de Frauen. Leben. Liebe.

par Anne-Lise Dupuis | le 7 mai 2015

Quel lien établir entre Robert Schumann et Richard Wagner ?

La grande mezzo-soprano autrichienne Elisabeth Kulman, accompagnée par Eduard Kutrowatz au piano, a choisi de les réunir sur le thème « Frauen. Leben. Liebe » (Femmes. Vie. Amour)

Frauenliebe und -leben – (Robert Schumann, 1840)

Inspiré des huit premiers poèmes (sur un total de neuf) publiés en 1836 par le poète et botaniste franco-allemand Adelbert von Chamisso (1781-1838), ce cycle de lieder (littéralement « l’amour et la vie d’une femme ») fut composé par Robert Schumann en 1840, l’année de son mariage avec Clara Wieck, au cours de laquelle Schumann composa 138 lieder sur un total de 250.

Elisabeth Kulman nous emmène avec beaucoup de grâce sur le chemin de vie de cette femme, de ses premiers émois lorsqu’elle découvre l’amour à la fierté du regard porté sur l’être aimé, en passant par les joies du mariage puis de la maternité. Le cycle prend fin sur sa tristesse lorsque la mort la sépare de l’époux tant aimé.

Elisabeth Kulman aborde ce cycle avec sensibilité, dressant dans le premier lied « Seit ich ihn gesehen » le portrait d’une héroïne déstabilisée par la vue de l’homme qu’elle aime, vue qui suscite les premières palpitations de son cœur. D’une grande sincérité, la voix traduit aussi bien la plainte – l’amour romantique étant souvent associé à une forme de souffrance – que la jeunesse de ton. Il s’agit vraisemblablement d’une jeune fille et Elisabeth Kulman parvient à trouver le ton juste pour en évoquer à la fois la fraicheur et l’innocence, sans pour autant tomber dans le piège simpliste (malheureusement si fréquent !) d’une interprétation trop naïve. Avec beaucoup de justesse, son interprétation nous renvoie aux héroïnes de la littérature romantique germanique, sa voix traduisant avec authenticité la fébrilité avec laquelle cette jeune femme accueille les premiers frémissements de l’amour.

Dans le second lied « Er, der Herrlichste von allen » la voix, pleine de l’assurance que lui procure le sentiment amoureux, nous dépeint avec fierté cet homme que la jeune femme, dans un aveuglement si sincère, met sur un véritable piédestal. Par sa clarté, son ancrage et sa détermination, le piano d’Eduard Kutrowatz offre à la voix d’Elisabeth Kulman un cadre rassurant et extrêmement stable : elle se fait affirmative, toute entière à l’admiration de cet homme, sous l’effet d’un choc émotionnel dont l’intensité irait presque jusqu’à lui couper le souffle. Le doute ne semble plus être de mise : elle a rencontré l’amour. Et pourtant, les larmes et la remise en cause ne sont toutefois jamais bien loin. Plus contrastée par la suite, la voix se résigne quelque peu lorsque surgit le doute puis soupire sur l’inatteignable… pour revenir, avec une reprise de la première strophe, à l’évidence de cet amour et à la force intérieure qu’il lui procure.

Toute à son émotion, en proie au doute et à l’hésitation, cette jeune femme, évoquant la puissance d’un charme, ne peut, dans le troisième lied – « Ich kann’s nicht fassen » – croire à ce qui lui arrive. La voix d’Elisabeth Kulman se joue à merveille des contrastes de la phrase, au rythme des changements d’état d’âme de l’héroïne qui viennent alimenter son dialogue intérieur. Car à la joie et la surprise de la nouvelle heureuse s’associe le chagrin instauré par le doute, si propre aux cœurs tourmentés. Tantôt interrogative tantôt affirmative, passant avec beaucoup d’agilité de sonorités graves au plus aigu, Elisabeth Kulman saisit l’occasion de mettre en valeur les qualités de sa voix, naturellement longue et remarquablement homogène. Le chant semble couler de source.

On apprécie dans l’interprétation d’Elisabeth Kulman le naturel de la voix, une grande précision du texte et, tout particulièrement dans les deux lieder qui suivent : « Du Ring an meinem Finger » et « Helft mir Ihr Schwestern », la fluidité avec laquelle sa voix file à travers ces chants traversés par la joie et une forme de détente. La voix traduit très justement un enchaînement fluide de la vie, vécue dans une forme d’insouciance : libérée des tourments de la rencontre, la bague au doigt, dans la fébrilité des préparatifs du mariage, la vie lui paraît aller de soi : elle est devenue sans obstacle. Sortie de l’enfance, l’héroïne prend véritablement sa place de femme – tout du moins telle que l’époque la conçoit – auprès de son futur époux.

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Dans le sixième lied « Süsser Freund, du blickest mich verwundert an » le piano d’Eduard Kutrowatz se fait plus hésitant, progressant avec une certaine retenue. La voix est celle d’une femme inspirée par la venue de l’enfant, empreinte de rêverie et d’une certaine pudeur dans l’expression de ses émotions. Ce lied est plus lent et plus intime que les précédents. C’est presque avec un soupir dans la voix qu’Elisabeth Kulman l’aborde, avançant d’abord prudemment avant de prendre de l’assurance et de s’affirmer dans une intensité émotionnelle merveilleusement accompagnée par le crescendo du piano. Avec beaucoup de délicatesse dans la voix, Elisabeth Kulman nous dévoile le texte : faisant preuve d’une très grande clarté de diction, elle met tout particulièrement en valeur le contenu poétique de la langue allemande.

Loin de la sensibilité (proche de la fragilité) du lied précédent, le septième lied « An meinem Herzen, an meiner Brust » contraste par son allure rapide. La voix est éclatante, très affirmée, à la limite de la précipitation sous l’effet d’émotions fortes : Elisabeth Kulman exprime clairement l’enthousiasme, la joie et la grande fierté d’une femme pleine d’assurance dans son nouveau rôle de mère et qui, avec jubilation, revendique l’exclusivité de sa relation à son enfant.

Enfin, le cycle évolue vers un huitième et dernier lied « Du hast mir den ersten Schmerz getan ». Composé en ré mineur dans un mouvement adagio, ce lied contraste avec les précédents par la gravité du ton. Avec une voix que l’on peut aisément imaginer étouffée par le sanglot, Elisabeth Kulman exprime tout le désespoir que cause à cette femme, la perte de son époux. Le souffle coupé par l’émotion, dans une prise à témoin à la limite de l’accusation, elle rend son époux défunt responsable de son malheur, tout comme, au premier jour, elle lui attribuait l’intégralité de son bonheur. Saisie par le chagrin, la voix d’Elisabeth Kulman se transforme en une blessure inguérissable. Puis, Schumann nous ramène avec une très belle cadence, le temps pour nous d’une respiration, vers le premier lied et clôture le cycle par une reprise, sans paroles, de son thème principal.

Cette conclusion du cycle serait-elle là pour nous rappeler l’impermanence de la vie, et, au sein de cette vie, les états émotionnels que nous traversons ? Loin d’être un long fleuve tranquille, ces états se succèderaient à l’image d’une roue…

 

Wesendonck Lieder – Richard Wagner (1858)

La composition de ces cinq lieder à partir de poèmes écrits par Mathilde Wesendonck (épouse d’Otto Wesendonck –riche mécène de Richard Wagner) date de 1857-58. C’est à cette époque que Wagner, qui séjourne avec sa femme Minna chez les Wesendonck près de Zürich, interrompt la composition de Siegfried. Au plus fort de son idylle avec Mathilde, Wagner écrit le poème de Tristan et Isolde. Il qualifiera d’ailleurs les lieder 3 et 5 des Wesendonck Lieder d’« études pour Tristan et Isolde ».

Une autre vision de l’amour chez Wesendonck/Wagner, certainement influencée par ce que la relation présentait d’impossible et de fantasmé, amplifiant ainsi naturellement la force des sentiments. Le choix des textes bien sûr diffère – on sent plus de retenue et peut-être une certaine forme de pudeur dans l’expression de son sentiment à l’autre chez Chamisso/Schumann, où le couple est finalement rarement dans un dialogue (il s’agit dans l’ensemble plus d’une rêverie féminine).

Chez Wesendonck/Wagner, l’heure est, dès le premier lied (« Der Engel »), à la déclaration : le son éclatant du piano ne fait là aucun doute. Il reste toutefois une ambiguité dans le texte car l’autre n’est jamais nommé. Parti de la douceur d’un souvenir d’enfance, évoquant avec beaucoup de poésie le message des anges, ce premier lied évolue vers le présent en dévoilant un amour teinté par l’expression emphatique de la souffrance dont il est la cause. Dans un mouvement ascendant, cette déclaration se transforme en un appel à l’ange consolateur, motivé par un profond désir de libération que la voix, justement exaltée, d’Elisabeth Kulman sert remarquablement bien.

Wagner crée autour des textes de Mathilde Wesendonck un univers émotionnel très dense. On ressent dans le texte et la composition musicale le caractère passionnel et extrêmement fusionnel du sentiment, alternant inquiétude et angoisse dans les montées de l’intensité dramatique (souvent proches d’un déchaînement des éléments dans le second lied « Stehe still ») suivies de phrases musicales plus apaisées aboutissant à un moment de communion proche de l’extase…

Le ton est plus résigné et le tempo plus lent dans le troisième lied « Im Treibhaus », où le piano d’Eduard Kutrowatz au son quelque peu mystérieux, accompagne alors la voix dans une longue plainte interrogative. La voix se fait mélancolique, le piano trouble, sombre et inquiétant pour finalement s’estomper, comme suspendu dans les airs, rejoignant l’obscurité et le silence.

Le quatrième lied « Schmerzen » s’ouvre sur une douleur intense, donnant l’occasion à la voix d’Elisabeth Kulman, soutenue par un piano extrêmement présent, de déployer toute sa puissance. Amour impossible ? Puis, dans un véritable hymne au soleil, la voix se fait triomphante et le piano d’Eduard Kurowatz éclatant : dans un mouvement de renaissance, triomphe de la vie sur la mort, de la lumière sur l’ombre ?

Dans le cinquième et dernier lied, « Träume », Wagner opte pour un ton effectivement plus rêveur, tout du moins dans les premières mesures : le piano, empreint d’une forme de douceur nostalgique, ouvre la voie au chant devenu longue plainte. Rêve, regret de ce qui aurait pu être ? C’est, une nouvelle fois, sous forme d’hymne à la nature que s’anime la voix d’un nouvel espoir pour s’épanouir avec force, avant de rejoindre lentement, et avec beaucoup de douceur, le silence de la tombe.

Tour à tour rêveuse, plaintive, exaltée, affirmative, c’est avec une parfaite maîtrise qu’Elisabeth Kulman met dans ce magnifique ensemble de lieder toute sa sensibilité au service du texte. Le piano d’Eduard Kutrowatz à la sonorité si particulièrement claire (l’enregistrement a été fait sur le piano Erard 1858 de Richard Wagner) alliant puissance et finesse offre un cadre extrêmement stable et sûr à la voix d’Elisabeth Kulman. Un vrai duo.

 


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