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Métaclassique

Emission Métaclassique : Inspirer

par David Christoffel | le 18 février 2020

Dans ce numéro, l’émission Métaclassique explore le thème de l’inspiration musicale autour des figures de Franz Liszt, Jacques Thibaud et Eugène Ysaÿe, avec ses invités, la violoniste Maïté Louis, et le musicologue Lucas Berton.

 

L’émission Métaclassique est produite et réalisée par David Christoffel.

 

Extraits choisis :

 

David Christoffel : Maïté Louis, pourquoi votre album s’appelle-t-il « Inspirations » ?

Maïté Louis : Pour plusieurs raisons. Ysaÿe et Reger se sont inspirés de la 3ème Partita de Bach pour écrire leurs propres sonates. Ysaÿe a dédié la Sonate n°2 pour violon op27 à Jacques Thibaud, qui était pour lui le violoniste inspiré, fanatique de Bach. Et aussi parce que ce sont 3 oeuvres qui m’inspirent particulièrement.

 

Que veut dire “être inspiré” ? Par exemple dans le cas de Jacques Thibaud, cela signifie être habité ?

Chez Jacques Thibaud ce sont deux choses très différentes. Être habité, et être obsédé par cette musique.

Jacques Thibaut vit sa musique au jour le jour sans forcément se poser de questions. Aujourd’hui on a l’habitude d’analyser, de faire une recherche sur la musique avant de la jouer… Lui, interprétait comme cela venait, suivant l’inspiration du matin, à son lever.

Maïté Louis - Inspirations

Maïté Louis – Inspirations © DR

Comme se passe ce dépassement expressif ? Il y a quand même citation pour qu’il y ait déviation à l’intérieur de la citation. Est-on entre l’hommage et le jeu de variations ?

Ysaÿe est parti de la Partita de Bach en mi majeur, une suite de danses assez gaies, et l’a couplée, dans le Prélude et jusqu’à la fin du 4ème mouvement, avec le thème du Dies iræ, plus dramatique. Il tourne finalement entre plusieurs obsessions : la sienne – celle du violoniste-, celle du thème, et celle de la mort. On ne sait pas trop où il veut en venir.

Ysaÿe composait quasiment uniquement sur l’inspiration. Il prenait son violon, jouait d’un bout à l’autre et écrivait après. Une inspiration peut être une balade qui n’a pas d’autre but que la balade, mais avec tout de même une orientation. Chez Ysaye, dans cette sonate, il y a une forme qui n’est pas vraiment construite et pourtant il part d’un thème et va quelque part, en passant par des circonvolutions très personnelles qui cheminent en fonction de ses sensations du moment.

L’inspiration est une vision romantique de l’interprétation musicale de l’art. Nous sommes nourris du romantisme et cela laisse des traces. Je pense que l’on peut en sortir, mais est-ce une bonne chose ? Si l’on part du principe que l’inspiration serait une forme de dépassement de soi, j’aime alors cette idée d’essayer de transmettre quelque chose qui vient de plus loin que soi, et je ne sais pas si j’ai envie d’en sortir.

 

Lucas Berton, vous travaillez sur Franz Liszt qui utilise aussi des thèmes qui ne sont pas les siens.

Lucas Berton : Tout à fait, il y a un rapport à l’Histoire qui est évident. Je travaille sur Franz Liszt et l’Antiquité gréco-romaine. Liszt s’est voulu moderne et probablement l’a été et quand on parle de modernité on se place à une distance plus ou moins grande du passé. Il y a une constante communication entre passé et présent.

Avec la 9ème Rhapsodie hongroise de Liszt, on n’entend pas un compositeur sous influence hongroise mais inspiré par les thèmes recueillis.

Liszt a voulu faire une « nouvelle épopée nationale” ou “bohémienne ». Mais pourquoi l’appelle-t-il « hongroise » alors qu’il s’agit d’une musique bohémienne ou tzigane ? Pour lui, il n’y a pas de méprise puisqu’il dit que les Magyars se sont assimilés aux Bohémiens, que ces derniers ont été traqués à travers toute l’Europe sauf en Hongrie. C’est là qu’ils ont trouvé la paix et ont pu pratiquer leur musique.

 

Cette idée d’inspiration, il va la relier à la nécessité d’une épopée qui est une espèce de projet, une volonté.

Oui, « rhapsodie » fait directement référence à l’Antiquité, ça vient du grec ῥάπτω « coudre », et ᾠδή « chant ». Dans l’Antiquité une épopée exprime l’ensemble des connaissances nationales. Dans l’Odyssée on n’est pas seulement introduit dans la vie des princes grecs, de leurs domestiques, mais on est aussi devant une peinture variée des moeurs, des dangers de la mer, des demeures des morts… Et Liszt a voulu s’inspirer de cela pour faire une épopée bohémienne. Cette épopée ne raconte pas – comme Homère raconte ses épopées – tout simplement parce que pour Liszt, les bohémiens sont passés par la musique pour exprimer leur conscience profonde. Donc l’épopée nationale bohémienne doit aussi être musicale.

Prométhée supplicié - Pierre Paul Rubens - Frans Snyders

Prométhée supplicié – Pierre Paul Rubens – Frans Snyders

Dans l’horizon de Liszt qui vient de l’Antiquité, c’est la figure de Prométhée.

Il y a deux manières d’envisager le personnage de Prométhée tout comme Orphée dans l’oeuvre lisztienne. D’abord des thèmes mettent ces personnages sur le devant de la scène, c’est le cas de la virtuosité, de la mission de l’artiste, de l’introduction de la poésie dans l’oeuvre pour piano ou orchestre de Liszt. Ou alors on peut partir des compositions qui font directement référence à l’Antiquité : donc Prométhée et le poème symphonique Orphée, les choeurs sur le Prométhée délivré de Herder.

Il y a une audace prométhéenne chez Liszt que l’on peut analyser dans le poème symphonique et sur les choeurs du Prométhée délivré de Herder, pièce écrite en 1802, sur laquelle Liszt a composé des choeurs. On peut analyser la figure de Prométhée à travers ces oeuvres-là.

 

Une audace qui se thématise comme prométhéenne au XIX° siècle, c’est une audace qui se sait condamnée ?

En tout cas dans la préface de son poème symphonique il ne veut pas raconter l’histoire du mythe mais les sentiments qui sont communs à toutes les mises en écriture du mythe, celles qu’il connaît. L’audace, la souffrance, l’endurance et la salvation.

 

A travers ça il faut comprendre qu’être artiste est une mission.

Pour Liszt oui. Il évolue dans les régions du romantisme humanitaire. A travers la figure de Prométhée et d’Orphée, il a voulu faire de sa musique quelque chose de civilisateur. Il veut transmettre une lumière aux hommes qui sont plongés dans l’obscurité.

 

La lumière ne fonctionne pas de la même façon entre Prométhée et Orphée…  

Chez Liszt vous avez un Orphée civilisateur, pas celui qui se fera finalement couper la tête, qui finira très mal dans les Métamorphoses. Pour Liszt, Prométhée finit délivré puisque dans les choeurs de Herder, Hercule vient délivrer Prométhée et dans la pièce de Liszt, les choeurs sur le Prométhée délivré se terminent dans une immense louange.

 

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