"Marnie" de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera
"Marnie" de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera
Chronique

Emprise, #meToo et autodétermination : Marnie de Nico Muhly au Met

par Cinzia Rota | le 14 novembre 2018

Après Dark Sisters and Two Boys, le compositeur Nico Muhly revient à l’opéra en adaptant Marnie, le roman de Winston Graham de 1961.
Créé en 2017 au English National Opera de Londres, Marnie est actuellement au Metropolitan Opera de New York et en retransmission au cinéma.

 

Voler, changer d’identité, recommencer. C’est ainsi que vit Marnie, la protagoniste du roman de Winston Graham rendu célèbre par le film d’Alfred Hitchcock de 1964.
Ce cycle vicieux est interrompu par Mark Rutland, un homme d’affaires qu’elle avait connu chez son précédent employeur, qui la reconnaît et la prend en flagrant délit.
Mais au lieu au lieu de la dénoncer à la police, Rutland lui propose de l’épouser en échange de son silence.

Ce coup de théâtre fait complètement basculer notre regard sur les personnages : de l’escroc en contrôle de la situation, Marnie devient une victime impuissante, et Rutland, le charmant séducteur, se transforme un pervers manipulateur.

Rutland est content d’avoir piégé la voleuse et d’exercer sur elle du pouvoir par le chantage. Elle n’est pour lui qu’une chose, un objet, ainsi il ne se fait aucun souci à essayer de la posséder par la force, ce qui la pousse à une tentative de suicide.

"Marnie" de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera

« Marnie » de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera

Une emprise sociétale

Il est impossible de ne pas voir le lien entre Marnie et le mouvement #meToo contre le harcèlement et la violence sexuelle.
Dans le livret, le dramaturge Nicholas Wright fait dire à la protagoniste : Tu ne comprends pas ce que je veux dire quand je dis Non ?, phrase qui renvoit au débat sur le consentement.
Coincée par un rapport de force, Marnie ne peut pas repousser cet homme qu’elle ne veut pas, tout comme Tippi Hedren, la star de Marnie, n’avait pas pu se soustraire aux avances de Hitchcock, qui (à la Harvey Weinstein) avait menacé de détruire sa carrière d’actrice.

Comme Nora Helmer dans Maison de poupée, Marnie est également assujettie aux codes sociaux de son époque, d’une société dominée par les hommes, où la femme, infantilisée, n’est là que pour servir ou faire joli. Dans la sphère privée les femmes sont épouses (ou candidates au mariage) et mères, et si elles travaillent elles sont toujours au service des hommes, comme secrétaires ou prostituées.

"Marnie" de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera

« Marnie » de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera

Le bariton Christopher Maltman (Rutland) incarne de manière réussie l’arrogance et la perversité du fils du patron, avec une certaine vulnérabilité qui manquait au macho interprété par Sean Connery, le contre-ténor Ienstyn Davies revêt encore le rôle de bourgeois méprisant, comme dans l’Ange exterminateur de Thomas Adès.
Son Terry Maltman, ne cache pas les discutables motivations de sa quête de vérité auprès de Marnie, qui refuse ses avances.
Janis Kelly est une Mrs Rutland convaincante, dans sa tentative de sauver l’entreprise familiale et de gérer ses enfants gâtés et la superbe Denyce Graves, incarne la mère de Marnie, mais aussi tout le désespoir et l’amertume du prolétariat anglais au siècle dernier.

 

Prise de conscience et libération

La saisissante interprétation de Marnie par Isabel Leonard rend cette tragédie presque palpable. Le mezzo-soprano assure un personnage troublé et émouvant qui suscite notre empathie, et nous offre une remarquable prestation artistique : malgré les difficultés de la partition, sa ligne vocale est précise et stable et son timbre riche et chaleureux.

D’une victime des circonstances, elle devient une femme sur le chemin de la découverte de soi et de l’émancipation.
Comme dans le livre, écrit du point de vue de la protagoniste, l’opéra voit l’histoire à travers ses yeux de narrateur non fiable. L’aliénation de Marnie nous tient ainsi dans l’attente angoissée du dévoilement final et de la révélation du traumatisme à l’origine de son comportement compulsif.

"Marnie" de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera

« Marnie » de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera

Un chœur intérieur

Le metteur en scène Michael Mayer a la brillante idée de représenter de manière visuelle le trouble dissociatif de Marnie, en l’accompagnant de quatre femmes lui ressemblant (les shadow Marnies). Dans des costumes graphiques et colorés, inspirés de l’angleterre des années 50 et signés Arianne Phillips, Deanna Breiwick, Dísella Lárusdóttir, Rebecca Ringle Kamarei et Peabody Southwell incarnent les multiples personnalités de la protagoniste et matérialisent sa culpabilité, ses angoisses et sa souffrance.

Pour ce choeur de femmes, Nico Muhly choisit les sonorités de la musique ancienne avec des longues lignes sans vibrato sur lesquelles se déploient des élégantes variations, qui confèrent à ce miroir du subconscient un aspect atemporel et irréel.

"Marnie" de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera

« Marnie » de Nico Muhly © Ken Howard / Met Opera

Cinq personnages en quête d’autodétermination

Nico Muhly nous livre l’histoire de Marnie à travers une musique visuelle et descriptive qui fait avancer l’action mais sait aussi s’attarder sur la psychologie des personnages et les non-dits. Les différents instruments deviennent des voix intérieures, comme le beau hautbois de Marnie, qui nous offre des sublimes motifs musicaux de contemplation.

Après la seule vraie aria, où Marnie parle de son cheval (I see Florio), le seul sujet digne de son amour, on retrouve une superbe scène de chasse où, sans aucun renard ni cheval en vue, le compositeur et le metteur en scène arrivent à créer un tableau convaincant et dynamique. La chorégraphie enflammée des danseurs menant le drame à son paroxysme avec la mort de Florio et de la chute de cheval de Rutland.

Cette production d’opéra mêle intelligemment musique, dramaturgie et théâtre et interpelle le public tout en l’invitant à se mettre dans la peau d’une femme en quête de liberté et d’autodétermination.
Je suis libre
, dit-elle dans la dernière scène, les menottes serrant ses poignées. Elle ira bien en prison, mais enfin libérée d’une oppressante culpabilité et d’un mari geôlier.

 


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