Ensemble Matheus © Edouard Brane
© Edouard Brane
Chronique

Ce que le jour doit à la nuit

par Juliette Guibert | le 9 février 2016

La veille de la Chandeleur, l’hiver s’arrête ou prend rigueur, dit le proverbe. Devant le Quartz de Brest, la nuit était tombée depuis près de deux heures mais l’hiver ne semblait toujours pas décidé à se montrer, alors que les 40 jours écoulés depuis le solstice éloignaient chaque jour davantage l’aube du crépuscule. L’aube et le crépuscule… c’est en ces termes que Jean-Christophe Spinosi avait le matin-même dans le Télégramme décrit le programme de sa tournée symphonique, commencée la veille au théâtre de Lorient. Le ton était donné : l’ensemble Matheus s’apprêtait à embrasser en une soirée près d’un siècle de romantisme allemand et les 85 ans qui séparent la première symphonie de Beethoven de la quatrième et ultime symphonie de Brahms. Nous lui laissons la métaphore, dont l’élégance masque trop bien l’injustice faite à ce qui précède et ce qui suit la période romantique et qu’on ne peut tant s’en faut recouvrir du lourd manteau de la nuit. Ou alors faut-il reconnaître ce que le jour doit à la nuit, et l’ensemble Matheus, qui a fait depuis longtemps les preuves brillantes de son ADN baroque, est un des mieux placés pour cela.

Constantin Hansen Prométhée créant un homme avec l'argile à la lueur de l'aube

Constantin Hansen : Prométhée créant un homme avec l’argile à la lueur de l’aube

Le Grand Théâtre est plein à craquer, Brest a de la tendresse pour l’Ensemble Matheus et son chef à 100 000 volts. Qui le lui rendent bien : même si toute la salle a déjà lu l’interview du matin, Spinosi ne peut résister à une petite introduction, prononcée comme une déclaration d’amour, pour nous expliquer le Beethoven de l’aube. Celui qui ose se mesurer à Haydn et à Mozart et murmurer – en do majeur pour ne froisser personne –, qu’il y a d’autres symphonies possibles. Celui des Créatures de Prométhée, absolue créature de l’aube, figurine de glaise que le jeune Ludwig tente d’animer au souffle romantique, sans y parvenir encore tout à fait malgré le concours convaincant de l’allume-feu Spinosi, capable sans doute d’embraser tous les rochers du Caucase mais pas de transformer cette ouverture en œuvre romantique aboutie. Qu’importe, en commençant par elle plutôt qu’en suivant l’ordre chronologique, il a su préparer nos oreilles à entendre dans la symphonie n°1 bien davantage que ce que sa discographie (ne l’ayant je crois jamais entendue en concert) nous a laissé comme souvenir, c’est-à-dire du Haydn un peu mélodieux, un deuxième mouvement mozartien et une solennelle gamme de sol au quatrième mouvement… Injuste souvenir, raccourci d’une mémoire scotomisée par l’Héroïque au commencement de tout, ou peut-être interprétations inaptes à nous y faire déceler le moindre murmure de Sturm und Drang. Ou bien est-ce justement celle de ce soir qui a su, tout particulièrement dans le scherzo du troisième mouvement, mettre en lumière le romantisme encore imberbe de ces pages ? Spinosi nous avait d’ailleurs dévoilé – quand je vous dis qu’il parle trop – sa feuille de route : retrouver la beauté des tourments de l’amoureux qui n’ose se déclarer, plutôt que l’éclat pompeux des transports d’un amour déversé sur les pieds de son objet. Aussitôt dit, aussitôt fait, deux semaines avant que des monceaux de cœurs mièvres ne viennent condamner à l’engluement obligatoire le/la Valentin(e) qui sommeille en nous, c’est une leçon de chaste retenue, mieux portée que la timidité, que nous aura livrée le Matheus : un instant, dans le Beethoven de 30 ans que la surdité commençait à ronger, nous avons vu Lucien tombant de cheval devant Mme de Chasteller.

Nous étions mûrs pour Brahms. A cinquante sur scène, le Matheus sort ses ailes et fait ronfler ses moteurs… et nous plonge immanquablement dans ce dilemme cornélien : faut-il jouer la musique romantique sur instruments d’époque ou modernes ? Même avec le contrebasson, les quatre cors et les trois trombones, on a aimé des Quatrième plus puissantes, plus ronflantes, plus emphatiques. Mais il faut bien admettre que cette quatrième, bien qu’elle fût l’ultime, n’est pas le testament romantique que l’on aurait pu attendre d’elle. De forme assez classique, elle n’est pas si mal desservie par les sonorités plus retenues d’un orchestre d’époque. A moins que ce ne soient ces sonorités retenues qui nous aient permis d’entendre, sans l’emphase et l’ampleur habituelles qui la recouvrent, les formes généreuses mais assez classiques d’une œuvre créée un siècle après la mort de Mozart. Toujours cette histoire du type qui ne déclare pas sa flamme. Lucien, de nouveau les yeux fixés sur la fenêtre vert perroquet, donna un coup d’éperon à son cheval, qui glissa, tomba et le jeta par terre. Mais ce n’était plus à Nancy, c’était à Brest.

En bis, le finale de l’Ours de Haydn, avec toutes ses reprises. Retour à l’ADN. Réjouissant.


Ensemble Matheus | Jean-Christophe Spinosi, direction

Ludwig van Beethoven
Les Créatures de Prométhée, ouverture, op. 43
Symphonie n°1 en ut majeur, op. 21

Johannes Brahms
Symphonie n°4 en mi mineur, op. 98

Le Quartz, Scène Nationale, Brest (Finistère)
Lundi 1er février 2016

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