Ermonela Jaho
Ermonela Jaho © Fadil Berisha
Chronique

Ermonela Jaho et Charles Castronovo : le sens du drame… et du glam !

par Ghislain Grosjean | le 10 juin 2016

Dans le cadre du 2ème festival Paris Mezzo, la série « Les grandes Voix – Les grands solistes » proposait le 7 juin au Théâtre des Champs-Elysées un récital réunissant la soprano albanaise Ermonela Jaho, le ténor américain Charles Castronovo, et l’Orchestre national d’Île-de-France autour du grand opéra français et du vérisme italien. Alchimie réussie entre les deux stars et un public électrisé par leur sens aigu de la dramaturgie « fin XIXème », où tragédie et sensualité ne font qu’une.

 

L’affiche était prometteuse quand on connaît le triomphe rencontré par les deux chanteurs en 2014 dans la Bohème au Royal Opera House de Covent Garden. C’est avec la même complicité que nous les avons retrouvés ce soir.
Ermonela Jaho, l’étoile albanaise réputée pour sa technique parfaitement maîtrisée des pianissimi et des sons filés, ces notes suspendues qui s’évanouissent dans l’air et captivent l’auditoire, avait déjà offert au public parisien une Violetta poignante.
L’américain Charles Castronovo, remarqué en France à l’Opéra Bastille dans I Capuleti e i Montecchi  au côté de Karine Deshayes ou à Aix-en-Provence – il était l’Alfredo de Natalie Dessay –, est un des ténors les plus demandés du moment.

Dès les premières notes de l’ouverture de Phèdre, l’Orchestre national d’Ile de France nous plonge dans l’univers très théâtral (voire cinématographique) de Massenet, auquel sera d’ailleurs consacrée toute la première partie du concert. Sans doute peu habitué aux grandes scènes lyriques, l’orchestre plonge parfois dans l’écueil d’un style trop pompier dénaturant l’intention tragique. Heureusement, l’équilibre avec les chanteurs a été préservé, grâce à la direction souple mais néanmoins précise de Marco Zambelli.
Les 5 actes « réglementaires » du Grand opéra français, où se succèdent habituellement lamenti déchirants, scènes de trahison et duos amoureux dans des décors grandioses, sont ici synthétisés par 5 airs emblématiques du compositeur, extraits de Sapho, Werther, Thaïs et enfin Manon.

Ermonela Jaho, l’étoile albanaise réputée pour sa technique parfaitement maîtrisée des pianissimi et des sons filés, ces notes suspendues qui s’évanouissent dans l’air et captivent l’auditoire

Alternant les airs, les deux solistes se sont retrouvés pour la scène « de Saint-Sulpice » de l’acte III de Manon, après une Méditation de Thaïs très subtilement interprétée par le violon super soliste Ann-Estelle Médouze (et avec hélas un peu mois de subtilité et de justesse en tapis sonore, notamment du côté des cuivres, mais on les pardonne, il faisait une chaleur torride dans la salle… c’est la faute à l’incandescente Thaïs !).

Habités par leurs personnages, Castronovo campe un Werther empreint d’un désespoir profond mais pudique (« Pourquoi me réveiller au souffle du printemps ? »), et Jaho une Thaïs au bord de la folie (quel contre ré final !) par peur de voir sa jeunesse lui échapper (« Dis-moi que je suis belle »).
Vite oubliés les quelques problèmes de diction française ou les sons un peu durs de leur premier air : place au drame, au beau chant, et à une mise en espace très glamour.
Car c’est à genou, suppliante dans sa robe écarlate, que Manon « pressera la main » de Des Grieux avant que de parvenir à l’arracher à sa vie ecclésiastique dans un « Je t’aime » triomphal. Cela n’était pas sans rappeler le duo Renée Fleming / Marcello Alvarez qui, dans cette même scène subversive (pour l’époque), mettaient le feu aux planches de l’Opéra Bastille au début des années 2000.
Le public adresse là un message clair à Monsieur Lissner : on veut les voir ensemble prochainement à l’Opéra national de Paris pour un Massenet, un Puccini et pourquoi pas un Verdi !

La seconde partie, consacrée aux airs véristes italiens (au sens large), permet aux deux chanteurs de se libérer des contraintes vocales de la langue française et d’exprimer tout leur art, en particulier avec Puccini dans la scène finale de La Rondine.
Revenons un peu sur ces fameux sons filés, avec lesquels Ermonela Jaho illumina la plupart de ses airs au cours de la soirée. Tout le monde en parle pour caractériser son chant, mais sait-on vraiment les définir, les expliquer ? Dans une récente masterclass, la colorature française Sandrine Piau, elle-même spécialiste de cette technique, disait ne être en mesure de donner une réponse catégorique, tout en précisant qu’il s’agissait d’un faux « lâcher-prise »  sur la voix, une sorte d’abandon qui requiert une technique solide avec un son naissant bien ancré  au sol pour mieux se libérer ensuite.

Car c’est à genou, suppliante dans sa robe écarlate, que Manon « pressera la main » de Des Grieux avant que de parvenir à l’arracher à sa vie ecclésiastique dans un « Je t’aime » triomphal

 

Pas moins de trois bis ont été nécessaires pour rassasier le public désireux de les entendre encore. L’orchestre n’a malheureusement pas su trouver l’esthétique recherchée par Charles Castronovo dans la chanson napolitaine Core ‘ngrato. Les deux airs de Puccini, notamment le duo de la Bohème qui fit leur succès (« O suave fanciulla »), permirent de terminer la soirée en apotéose, nos deux chanteurs se retirant avec sensualité et nous livrant les dernières notes depuis les coulisses.

Pour sa 2ème édition, le Festival Paris Mezzo, associé aux Grandes Voix, met brillamment en oeuvre sa volonté de faire rayonner Paris et la musique classique à travers le monde, en proposant des concerts dans des lieux originaux et d’exception de la capitale (Les Folies Bergère, Sainte-Chapelle…). A voir et à revoir donc sur la chaîne Mezzo (ce concert sera diffusé tout au long de l’été).

 


Jules Massenet
Phèdre, Ouverture (orchestre)

Sapho, « Qu’il est loin mon pays » (Charles Castronovo)
Sapho, « Pendant un an je fus ta femme » (Ermonela Jaho)
Werther, « Traduire… Pourquoi me réveiller » (Charles Castronovo)
Thaïs
, « Ah! je suis seule enfin… Dis moi que je suis belle » (Ermonela Jaho)
Thaïs, Méditation (orchestre)
Manon,
 Duo de Saint-Sulpice (Ermonela Jaho / Charles Castronovo)

Entracte

Pietro Mascagni
Guglielmo Ratcliff, Intermezzo (orchestre)
Francesco Cilea
Adriana Lecouvreur, « Io son l’umile ancella » (Ermonela Jaho)
Pietro Mascagni
L’amico Fritz, « Ed anche Beppe amò » (Charles Castronovo)
Giacomo Puccini
Manon Lescaut, « Sola, perduta, abbandonata » (Ermonela Jaho)
Francesco Cilea
L’Arlesiana, « È la solita storia del pastore » (Charles Castronovo)
Giacomo Puccini
Manon Lescaut, Intermezzo (orchestre)
La Rondine, 
Scène finale (Ermonela Jaho / Charles Castronovo)

Encores…

Riccardo Cordiferro / Salvatore Cardillo
Core ‘ngrato, chanson napolitaine (Charles Castronovo)

Giacomo Puccini
La Rondine, 
« La canzone di Doretta » (Ermonela Jaho)

La Bohème, Duo Acte 1 « O soave fanciulla » (Ermonela Jaho / Charles Castronovo)

 

Mardi 7 juin 2016 – Théâtre des Champs-Elysées, Paris

Ermonela Jaho, soprano
Charles Castronovo,
ténor
Orchestre national d’Île-de-France
Marco Zambelli, 
direction

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