Yvgeny Kissin © Sasha Gusov
Yvgeny Kissin © Sasha Gusov
Chronique

Beethoven à la russe : une interprétation entre austérité et romantisme

par Jacqueline Letzter et Robert Adelson | le 14 novembre 2017

Ce 10 novembre 2017 — si ce n’était pour la météo clémente — on aurait pu se croire à Moscou.  Une foule de mélomanes russes se pressait à l’entrée de l’Auditorium Rainier III de Monaco pour entendre le pianiste Evgeny Kissin.  Par ce concert, dont il avait donné un avant-goût au Festival de Verbier l’été dernier, Kissin lance une tournée internationale d’un programme qui comporte la Sonate op. 106 « Hammerklavier » de Beethoven et un choix de douze préludes extraits des op. 3, op. 23 et op. 32 de Rachmaninov.

Depuis une dizaine d’années déjà Kissin explore les sonates de Beethoven, en concert et dans une série d’enregistrements pour Deutsche Grammophon.  Cependant il n’a pas le tempérament d’un Beethovenien naturel.  Rares sont les phrases exprimées sans affectation ; chaque note est tirée ou poussée dans une élasticité expressive constante.  Dans le premier mouvement, des nuances de pianissimo plus prononcées auraient mis en évidence les quelques moments de tendresse et atténué son austérité. Par ailleurs, Kissin joue le thème principal du scherzo sans aucune trace de légèreté.  Par contre, il est plus convaincant dans le reste de la sonate, infusant la partie centrale du scherzo d’une intensité diabolique.  Il saisit parfaitement la « sévère majesté » de l’adagio (dans les mots de Romain Rolland), centre de gravité de cette sonate, trouvant l’équilibre parfait entre la méditation et le mouvement ; un équilibre qu’il poursuit dans l’introduction lente du finale.  Il joue la fugue monumentale qui termine la sonate avec une virtuosité stupéfiante.

La deuxième partie de son concert est consacrée à Rachmaninov, un terrain familier où il excelle. Dès les accords tempétueux du Prélude en ut dièse mineur, op. 3 no 2, il annonce son approche extravertie.  Son jeu est magnifique dans le turbulent Prélude op. 23, no 2 en si bémol majeur, et il se régale des moments plus intimes de ces œuvres, comme dans le Prélude op. 23, no 1 en fa dièse mineur.

Yvgeny Kissin © Sasha Gusov

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La juxtaposition des œuvres proposées par Kissin nous semble curieuse. Au départ, nous pensions que l’ordre avait été inversé par erreur, car jouer la sonate « Hammerklavier » dans la première partie du programme est équivalent à programmer la Neuvième symphonie avant l’entracte.  Que jouer après des œuvres aussi titanesques ?  Ce n’est pas que les préludes de Rachmaninov soient plus légers que la sonate « Hammerklavier », mais quel le rapport y-a-t-il entre ces œuvres ? Des défis techniques extraordinaires, certes, mais il est inhabituel de voir la sonate « Hammerklavier » définie par ses difficultés pianistiques, tant elle est vénérée comme l’un des chefs-d’œuvre de la dernière époque créatrice de Beethoven.

Peut-être l’incongruité de ce programme provient du fait que les œuvres sont de natures si différentes ? Les préludes de Rachmaninov sont des œuvres éclatantes, faites pour être jouées sur un grand Steinway dans une vaste salle de concert. Par contre, il semble presque impudique d’entendre une œuvre comme la sonate « Hammerklavier » dans une présentation « grand concert ». En effet, cette musique savante semble conçue pour un cercle restreint d’initiés, dans la tradition de l’ars subtilior du XIVème siècle et de la musica reservata du XVIème siècle. Beethoven a lui-même fait allusion à cette dimension de son style dans une lettre du 7 octobre 1816 au musicien britannique George Smart, au sujet de son Quatuor à cordes op. 95 : « Ce quatuor est composé pour un petit cercle de connaisseurs et il ne devrait jamais être exécuté en public. Si vous souhaitiez quelques quatuors pour être joués en concert public, je les composerais exprès pour ce contexte ». Paradoxalement, c’est cette incongruité même du programme qui le rend si fascinant, car il souligne l’univers qui sépare la modernité de Beethoven et le romantisme déchainé de Rachmaninov.

 




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