© William Beaucardet / Philharmonie de Paris
© William Beaucardet / Philharmonie de Paris
Chronique
Hors-série

Exploration des registres à la Philharmonie

par Ernest | le 17 novembre 2015

Les 28 et 29 octobre 2015, la Philharmonie de Paris a vu pour la première fois son orgue sonner face au public. On ne peut réellement parler d’inauguration puisque l’ensemble des jeux ne sont encore harmonisés à l’heure actuelle — ils ne le seront finalement qu’en janvier. La programmation de ces concerts, entre récital et symphonique, a cependant permis au public de se faire une idée de l’instrument qui sera un des orgues les plus imposants de Paris.

L’ouverture, réservée à l’orgue seul dans sa forme la plus libre, l’improvisation, a pour objectif d’illustrer au mieux les possibilités de l’instrument sans la contrainte d’un texte. Cette tâche a été relevée par Thierry Escaich qui, au-delà de l’interprétation et de la composition (et pas seulement pour orgue), excelle dans l’improvisation, en digne héritier de cette tradition organistique.

Ses improvisations ont permis d’illustrer à la fois les différents registres, la répartition des plans sonores, mais aussi plus directement l’intégration de l’instrument avec le lieu en termes acoustique et visuel. Les spécialistes réalisent rapidement qu’on a bien à faire à un orgue de salle et non à un orgue d’église : d’une part, l’intégration architecturale de l’instrument dans la salle, l’utilisation esthétique des volets des boîtes expressives, les jeux d’éclairage, la disposition stéréophonique des plans sonores participent de la mise en scène de ce concert-spectacle. D’autre part, la composition orientée symphonique (ou « orgue de synthèse ») se caractérise techniquement par une certaine imitation sonore de l’orchestre et la faible présence de jeux de mutation (en-dehors du positif). Les registres de l’orgue cherchent depuis longtemps à imiter les instruments à vent : c’est aujourd’hui, dans cet orgue de concert, largement accentué par l’intégration de jeux s’approchant des violons ou des contrebasses (voir la composition précise sur le site de Rieger).

Thierry Escaich semble tenir à la spontanéité, ou du moins à l’unicité de l’improvisation, en offrant deux improvisations différentes pour les deux concerts. Centrée, le mercredi, sur trois chorals de Bach qu’il superpose et mêle à l’infini, l’improvisation s’inspire le jeudi de l’œuvre de Saint-Saëns, citant le Carnaval des animaux ainsi que l’inévitable 3e symphonie « avec orgue », qui complète ensuite le programme.

L’œuvre, terriblement entraînante, est certes emblématique de la musique pour orgue et orchestre, et donc de circonstances pour cette quasi-inauguration, mais son choix est discutable au vu du rôle très modeste que joue l’orgue dans la partition : il y endosse essentiellement ses deux habits les plus habituels — la méditation pieuse du choral du mouvement lent, et l’apothéose grandiloquente du finale.

Néanmoins, il ne faut pas mésestimer le rôle de cette symphonie dans l’image de l’instrument auprès du public (et des musiciens) : l’orgue est suffisamment riche et versatile pour aborder à lui seul une variété de genres probablement inégalable, mais cette autonomie entraîne une réelle autarcie face aux autres instruments, auxquels il se mêle peu… Parmi tout le répertoire organistique, la symphonie de Saint-Saëns contribue à rappeler que l’orgue et l’orchestre peuvent s’enrichir mutuellement à s’associer.

On attend avec impatience les concerts de janvier, qui permettront de révéler l’ensemble du potentiel de l’instrument une fois achevé. Les orgues dans les salles de concert sont pour le moment très rares en France ; bientôt, Paris disposera de deux instruments neufs et conséquents (Philharmonie de Paris, Maison de la Radio), ce qui devrait permettre à son offre de concerts de s’enrichir, non seulement par en quantité, mais surtout par la redécouverte d’usages oubliés (ciné-concert) et l’émergence de nouveaux usages (comme l’amusant FZ Project).

L’orgue de la Philharmonie est un nouveau crayon, aux artistes et aux programmateurs de l’utiliser !


Philharmonie de Paris, 28 et 29 octobre 2015

Orchestre de Paris | Paavo Järvi

Improvisation – Thierry Escaich
(28/10) Widmann : concerto pour alto et orchestre (création mondiale) – Antoine Tamestit
(29/10) Saint-Saëns : concerto pour violoncelle et orchestre – Sol Gabetta
Saint-Saëns : symphonie n°3 « avec orgue »

Concert du 28 réécoutable sur http://concert.arte.tv/fr/inauguration-de-lorgue-symphonique-de-la-philharmonie-de-paris

A propos de l'auteur

Ses derniers articles

Vos commentaires

A voir aussi