Falstaff de Verdi à l’Opéra de Paris : la contemplation lucide de l’hypocrisie humaine

Falstaff, le dernier opéra de Verdi est actuellement à l’Opéra de Paris, jusqu’au 16 novembre, dans la mise en scène de Dominique Pitoiset de 1999. Dans le rôle titre on retrouve un vétéran d’excellence : Bryn Terfel, accompagné, entre autres, par Franco Vassallo, Aleksandra Kurzak, Francesco Demuro et Julie Fuchs, pour une soirée divertissante.

 

« Après avoir sans trêve massacré tant de héros et héroïnes, j’ai finalement le droit de rire un peu » : c’est dans cet état d’esprit que Verdi, presque octogénaire, décide de composer Falstaff.

Il n’était pas très convaincu au début, mais entre la provocation de Rossini, qui avait déclaré à la Gazzetta musicale de Milan qu’il considérait le compositeur d’Otello, Macbeth, Don Carlo, La Traviata et La forza del destino, incapable de passer au registre comique, et l’insistance d’Arrigo Boito, qui lui envoya en 1889 le passionnant brouillon d’un drame basé sur Les joyeuses commères de Windsor, il changea d’avis.

Faisant une synthèse de plusieurs œuvres de Shakespeare (Henry IV, Henry V et Les joyeuses commères de Windsor), le célèbre romancier et compositeur italien avait bien étoffé le personnage de Falstaff et lui avait rendu son épaisseur psychologique.

Falstaff est donc un spectacle où l’on s’amuse, où l’on rit, où l’on éprouve de la peine pour le malheureux protagoniste, et où on se réjouit d’un final sans meurtres ni suicides (enfin !). Mais ce n’est pas pour autant une œuvre légère, car on y retrouve le regard détaché et désabusé d’un Verdi à la fin de sa vie (s’inquiétant même de mourir avant d’en achever la partition) : une contemplation lucide de l’hypocrisie humaine.

Falstaff © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Vote for women !

Pitoiset choisit de mettre en scène Falstaff dans l’époque victorienne, période idéale, avec l’apogée de la révolution industrielle, pour souligner les contradictions sociales et humaines représentées dans le livret.

On retrouve ainsi le contraste entre les différentes classes sociales : les bourgeois fauchés et les riches dames aux chapeaux à plume d’un côté, et de l’autre « toutes sortes de gens ordinaires » : l’ouvrier aux habits salis par la graisse, le vieux patron d’un pub, la femme étendant du linge et la prostituée essayant de gagner sa vie.

Si l’importance des femmes comme moteur de l’intrigue est indéniable, le metteur en scène va plus loin, en montrant également leur rôle essentiel dans la société, enfin reconnu par le droit de vote. C’est ainsi qu’au moment des élections municipales, où Ford est candidat, ce sont bien les femmes les premières à insérer leurs bulletins dans les urnes.

 

Bryn Terfel, le Falstaff par excellence

Si le baryton-basse est à lui seul l’épicentre de la scène ce n’est pas à cause du gros ventre de son personnage, qui lance fièrement : « Ceci est mon royaume – je l’étendrai ! », mais plutôt en raison de ses nombreuses qualités artistiques : un charisme d’exception, une aisance sur scène, un jeu fluide et honnête, une musicalité hors pair et un italien que l’on comprendrait sans avoir jamais lu le livret.

On en remarquera le talent au début du 3ème acte, quand assis sur une caisse en bois, au bord de la scène, son attachant matamore médite sur son destin (« Va vieux John, va! ») d’une manière tellement sincère et honnête qu’il arrive à créer une vraie intimité avec le public. Complices, les lumières de Philippe Albaric plongent le reste de la salle dans le noir et nous donnent l’impression d’être en tête à tête avec lui.

Falstaff © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

De véritables chanteurs-acteurs

Le talentueux Franco Vassallo garde le niveau élevé, en incarnant un Ford sans faille avec une voix bien contrôlée, une diction correcte et une interprétation amusante du mari qui se croit cocu.

Aleksandra Kurzak est une Alice Ford un peu froide mais sympathique et pertinente, dommage que son italien soit peu compréhensible, Varduhi Abrahamyan est une Mrs Quickly maline qui, malgré une projection parfois peu audible, nous offre un amusant duo « Reverenza! » en incarnant avec aise le rôle de « Mercure-femelle ».

Mrs Meg Page est bien assurée par l’élégante Julie Pasturaud et Julie Fuchs propose une Nannetta naïve, curieuse et doucement têtue qui, à l’aide des autres femmes réussit à ne pas épouser le vieux docteur. Avec son aisance théâtrale, sa voix liquoreuse et ses longues notes tenues, elle sait s’imposer aux côtés du charmant Fenton de Francesco Demuro, dont le beau timbre est parfois alourdi par une émission un peu forcée.

Rodolphe Briand et Thomas Dear sont un Bardolfo et un Pistola comiques et convaincants, et Graham Clark assure un Cajus détestable à la voix stridule, pendant que le chœur et l’orchestre de l’Opéra de Paris brillent sous la direction précise et épurée de Fabio Luisi.

Falstaff © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Le monde n’est qu’un théâtre… de duperie

Pendant une heure quarante, Verdi nous mène par le bout du nez — comme Falstaff mène ses acolytes, tout en s’amusant à ridiculiser la bassesse de l’âme humaine, à expérimenter de nouvelles formes (alternées avec celles plus traditionnelles) et à citer, avec une volonté parodique, ses opéras et ceux de ses collègues, y compris Wagner.

La mise en espace reflète le dynamisme de la musique et du texte avec des personnages qui occupent tout le plateau, se cachent, montent les escaliers, courent, arrivent à vélo, tombent dans la Tamise et se regroupent en créant des compositions agréables à l’œil. Les costumes d’Elena Rivkina, réalistes et gracieux de la tête aux pieds, dont on notera les guêtres élégantes des hommes et les bottines coquines des femmes, contribuent à l’esthétique générale.

Les scènes ridicules, comme quand Falstaff en sous-vêtements portant les cornes de cerf se fait battre publiquement, s’alternent aux moments poétiques, tels le beau final où les parapluies gris remplissent la scène, au dessus du chêne de Herne illuminé.

Des décors changeants, une mise en espace vivante, une intrigue drôle et vibrante, bénéficiant de la double plume de Shakespeare et de Boito, un livret subtil incarnant le regard contemplatif d’un grand compositeur à l’apogée de sa carrière : que pourrait-on vouloir de plus ?

C’est en chantant la fugue finale « Tous dupés ! » que l’on plonge dans la nuit parisienne trépidante, heureux et amusés, savourant l’humour subtil et détaché de ce testament verdien.

 


Falstaff de Giuseppe Verdi

Commedia lirica en trois actes

Livret d’Arrigo Boito d’après The Merry wives of Windsor et des scènes de Henry IV et Henry V de William Shakespeare

Créé à Milan (Teatro alla Scala) le 9 février 1893

Direction musicale : Fabio Luisi

Mise en scène : Dominique Pitoiset

Sir John Falstaff : Bryn Terfel

Ford : Franco Vassallo

Fenton : Francesco Demuro

Dottore Cajus : Graham Clark

Bardolfo : Rodolphe Briand

Pistola : Thomas Dear

Mrs Alice Ford : Aleksandra Kurzak

Nannetta : Julie Fuchs

Mrs Quickly : Varduhi Abrahamyan

Mrs Meg Page : Julie Pasturaud

Décors d’Alexandre Beliaev

Costumes d’Elena Rivkina

Lumières de Philippe Albaric, adaptées par Christophe Pitoiset