Festival de Menton 2016 © Ville de Menton – service Communication
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Chronique

Festival de Menton : la fraternité beethovenienne en clôture

par Nicolas Eroukhmanoff | le 22 août 2016

Soyez enlacés, millions.
Ce baiser au monde entier !
Frères ! Au-dessus de la voûte étoilée
Doit habiter un père bien aimé.
Vous vous effondrez millions ?
Monde, as-tu pressenti le créateur ?
Cherche-le par-delà le firmament !
C’est au-dessus des étoiles qu’il doit habiter.

F. Von Schiller, Ode à la joie

 

L’arrivée à la Basilique Saint-Michel-Archange interpelle : en levant les yeux au ciel, une voûte étoilée comme on en voit lors des chaudes nuits d’été ; les immeubles aux façades provençales et l’imposante architecture de la basilique enveloppent le public de leurs couleurs ocres, tandis qu’en promenant le regard au loin, la mer immobile complète l’enceinte du parvis de la basilique. Rarement a-t-on vu cadre plus élégiaque !

Un programme ambitieux à placer sous l’égide de la fraternité entre les peuples

Au programme du concert de clôture du festival de Menton, rien de moins que deux concertos à la suite, tous deux pour piano et composés par Beethoven, suivis en deuxième partie de sa septième symphonie.

Un programme ambitieux à placer sous l’égide de la fraternité entre les peuples, comme en témoigne la dédicace aux blessés de la bataille de Hanau, donnée par Beethoven lui-même lors de la première de cette symphonie. Un idéal auquel les auditeurs actuels ne peuvent qu’être sensibles tant le spectre de l’attentat de Nice survenu un mois plus tôt est palpable (la présence accrue des forces de sécurité nous rappelle le contexte particulièrement amer de cette saison).

Lars Vogt © Ville de Menton – service Communication

Lars Vogt © Ville de Menton – service Communication

Les musiciens entrent sur scène : le pianiste allemand Lars Vogt est ce soir à la tête du Royal Northern Sinfonia, orchestre de chambre britannique réputé pour sa polyvalence et son esprit novateur.

Le son est pur, travaillé ; on revient vers un style de jeu organique, évoquant l’authenticité historique des instruments anciens. L’effectif réduit de l’orchestre de chambre enlève toute démesure à la musique, ce qui sied plutôt bien aux œuvres choisies pour le programme, à rebours des œuvres révolutionnaires du Beethoven tardif

Le son est pur, travaillé ; on revient vers un style de jeu organique, évoquant l’authenticité historique des instruments anciens. L’effectif réduit de l’orchestre de chambre enlève toute démesure à la musique, ce qui sied plutôt bien aux œuvres choisies pour le programme, à rebours des œuvres révolutionnaires du Beethoven — on pense par exemple aux derniers quatuors pour l’inventivité de leur écriture ou la neuvième symphonie pour l’ampleur de son effectif. Les deux concertos au programme n’en sont pourtant pas moins très différents, montrant ainsi l’évolution importante dans le style du compositeur sur une petite décennie (1795-1802).

Si l’architecture des deux concertos est résolument classique –allegro ; largo ; rondo-, les différences de style sautent aux yeux. Le concerto n°1 est pleinement mozartien, beaucoup de cadences parfaites, des mélodies joyeuses et élégantes, bien loin du romantisme allemand dont Beethoven se fera rapidement le pionnier. Le concerto n°3 est quant à lui plus sombre : les premières notes créent une atmosphère mystérieuse laissant préfigurer une lutte acharnée entre les tonalités mineures et majeures : mineure dans l’ensemble de l’œuvre, et majeure triomphante à la fin. Les nuances sont également très contrastées et on repense inévitablement à Cioran qui semblait avoir vu juste autant en philosophie qu’en musique : « Beethoven a vicié la musique : il y a introduit les sautes d’humeur, il y a laissé entrer la colère. ». L’écriture pianistique dans le troisième concerto est plus développée que dans le premier, à l’image de la sublime cadenza écrite par Beethoven. On notera d’ailleurs qu’à la différence du premier, nombre de pianistes (Brahms, Liszt, Rubinstein, Say…) auront composé leur propre cadenza, montrant ainsi leur attachement pour ce concerto devenu sans doute aussi populaire auprès des interprètes que des auditeurs. Le dialogue piano-orchestre en fin de mouvement nous émerveille quant à l’interprétation précise et équilibrée des musiciens sur scène. Nous tombons sous le charme !

L’entracte survient après une bonne heure de musique concertante. Etonnamment, l’écoute des deux concertos à la suite prépare à la symphonie, accroissant notre curiosité quant au genre symphonique qu’affectionnait particulièrement Beethoven.

Lars Vogt au festival de Menton 2016 © Ville de Menton – service Communication

Lars Vogt au festival de Menton 2016 © Ville de Menton – service Communication

La septième symphonie également surnommée par Wagner « apothéose de la danse » s’ouvre sur une majestueuse introduction qui précède un même motif rythmique repris sur deux thèmes très différents. Le second mouvement, célèbre marche envoûtante, est complétée d’un contrepoint par les altos et violoncelles puis les clarinettes et bassons.

La critique fut à l’époque très enthousiaste pour cette symphonie et Beethoven lui-même affirmera la compter parmi les œuvres dont il tirait le plus de fierté.

Une fughetta apparaît, nous rappelant l’obsession tardive de Beethoven pour cette forme, faisant ainsi disparaître le rythme de la marche avant que celle-ci ne revienne conclure fièrement le mouvement. Les deux derniers mouvements reprennent un traditionnel trio sur un tempo ralenti, puis deux thèmes, le premier jeté par les violons à la manière d’une cavalcade et le second tel une marche rapide reprise par l’orchestre dans son ensemble.

La critique fut à l’époque très enthousiaste pour cette symphonie et Beethoven lui-même affirmera la compter parmi les œuvres dont il tirait le plus de fierté. Qui serions-nous, auditeurs émerveillés, pour le contredire ?

Lars Vogt et son orchestre reviennent sous les acclamations du public pour nous enchanter d’un bis de Rameau. L’enceinte se vide doucement, l’auditoire rechignant sans doute à quitter ce moment de fraternité, pour lequel Beethoven, grand humaniste, tirerait davantage encore de fierté que pour sa seule symphonie.

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