© Hugues Argence
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Chronique

Festival Pablo Casals 2018 : « Un archet pour la Paix »

par Marc Portehaut | le 23 août 2018

Du 26 juillet au 13 août 2018 s’est déroulé à Prades (Pyrénées Orientales) le 66 ème Festival Pablo Casals, du nom de son fondateur. Dédié depuis toujours à la musique de chambre et l’un des plus anciens (sinon le plus ancien) festival de musique de France, il était placé, cette année, sous le signe de la Paix.

 

Artisan depuis des décennies de la réussite de ce rendez-vous musical incontournable, le clarinettiste Michel Lethiec, directeur artistique du Festival (que nous avions rencontré pour une interview en mars) a, une fois encore, mis les petits plats dans les grands, et offert un bon cru en cette année 2018.

Le 6 août c’était le tour du jeune pianiste Gaspard Dehaene (que nous avions interviewé en novembre dernier) en l’église délicieusement baroque du village de Molitg. Il a débuté son concert par une pièce courte de Pierre Boulez, intitulée Une page d’éphéméride et destinée à de jeunes pianistes. Il s’agit d’une pièce d’une grande difficulté d’exécution, construite autour de trois « moments », vif, toccata, puis plus lent, nourrie de couleurs que l’on ne s’attend pas à découvrir chez ce compositeur dont c’est là une des dernières compositions.

Le récital s’est poursuivi avec  la célèbre pièce de Claude Debussy Children’s corner, puis par deux mélodies de Schubert transcrites par Franz Liszt (Auf dem Wasser zu singen et Aufenthalt) et par la Sonate pour piano en la bémol majeur WWV 85 de Richard Wagner pour l’album de Mathilde Wesendonck, pièce rarement jouée bien qu’agréable à écouter, nonobstant quelques longueurs.

Le concert s’achevait dans  l’apothéose sonore de l’Ouverture de Tannhaüser, extraite de l’opéra de Wagner dans sa transcription pour piano de Liszt, pièce aux couleurs orchestrales riches et puissantes et qui aurait sans doute mérité un plus vaste lieu pour s’épanouir librement.

La Mort d’Isolde (toujours transcrite par Liszt) est le bis choisi par Gaspard Dehaene, qui nous a donné envie de réécouter très vite ce jeune pianiste dont le talent est déjà largement et justement reconnu.

© Hugues Argence

Gaspard Dehaene © Hugues Argence

Le même jour, et conformément à la tradition, le concert du soir avait lieu dans la sublime Abbaye Saint-Michel de Cuxa, non loin de Prades.
Précisons-le : le grand mérite de ce festival est de donner à entendre, à côté de pièces connues célèbres, des pièces méconnues, rarement jouées, injustement délaissées mais surtout passionnantes à découvrir…. et cela dans des lieux magiques. Ce fut le cas de ces deux journées de Festival.

Le thème « unificateur » choisi pour la soirée du 6 août était la mer Méditerranée, point commun des six compositeurs joués ce soir-là, d’où l’intitulé du concert : Mare Nostrum. C’est ainsi que le concert débutait avec le Quatuor à cordes en mi mineur de Giuseppe Verdi interprété par le Quatuor Talich, pièce injustement délaissée mais très inspirée, aux couleurs chaudes, mêlée de thèmes au lyrisme propre au génial créateur d’opéras… un Verdi peut en cacher un autre ! Nous remarquons l’interprétation fine et la belle musicalité du Quatuor Talich, dans cette acoustique de rêve.

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Suivait une pièce de la compositrice israélienne Betty Olivero, créée en 2012. L ‘Aria pour clarinette, violon, violoncelle et piano a débuté  par une sorte de chaos sonore, enchainant sur une séquence tonale aux sonorités orientales autour d’une prière juive millénaire, jouée à l’unisson. En début de seconde partie était exécutée la fameuse, bien que peu jouée, Suite pour Quintette à vents de Darius Milhaud, son opus 205, dénommée La Cheminée du Roi René (« cheminée »devant s’entendre ici par « chemin »):

Interprétée avec panache par Patrick Gallois à la flûte, Jean-Louis Capezzali au hautbois, Ralph Manno à la clarinette, André Cazalet au cor et Carlo Colombo au basson, cette pièce est un bijou qui rend justice au génie fantasque de Darius Milhaud. On se surprend à en chantonner l’un des thèmes ! Pleinement du XXème siècle, cette musique très séduisante est emplie d’une certaine nostalgie. Elle se souvient de la Renaissance et du Moyen-Âge, respire le bonheur, et nous ravit car elle est tendre et heureuse.

Le concert se concluait par l’exécution du Sextuor pour flûte, quatuor à cordes et piano de Mikis Théodorakis, œuvre contemporaine de la déportation du compositeur de Zorba le Grec sur l’île d’Icari et composée en 1947 durant la guerre civile grecque,  précédée par quelques courtes pièces des compositeurs espagnols Granados et Albeniz, interprétées avec brio par la violoniste roumaine Mihaela Martin et Oliver Triendl au piano.

Bruno Pasquier & Patrick Gallois © Hugues Argence

Bruno Pasquier & Patrick Gallois © Hugues Argence

Le 7 août, c’est un autre lieu mythique de la Catalogne, le Prieuré de Serrabonne, non loin de Prades, dans une zone escarpée et montagneuse, qui était mis en lumière- et en musique. Ce lieu isolé accueillait sur le thème Sérénade à la Hongroise une pièce du compositeur hongrois Zoltan Kodaly, un Rondo hongrois pour deux violons , alto, violoncelle, contrebasse, deux clarinettes et deux bassons : succession de plus ou moins brefs moments musicaux enracinés dans la musique traditionnelle hongroise, pièce d’une grande beauté qui nous fait presque regretter que le compositeur n’ait pas jugé bon d’en écrire une version plus longue, ce qui nous aurait permis de goûter plus longtemps ses accents joyeux et mélancoliques. Mais sans doute Kodaly souhaitait-il s’exprimer précisément par l’élipse.

Ce concert, dans la solitude de ce lieu inspiré, se terminait par le Quatuor n°1 pour piano et cordes en sol mineur opus 25 de Johannes Brahms.
Présentant cette œuvre,  superbement interprétée par Itamar Golan au piano, Mihaela Martin au violon, Nobuko Imai à l’alto et Frans Helmerson au violoncelle, Michel Lethiec rappelait qu’à l’époque des premières heures du festival, dans les années cinquante au sortir de la seconde guerre mondiale, l’exilé Pablo Casals aimait se réunir à Prades avec ses amis musiciens et donner cette œuvre aux accents de « czardas » (rythmes endiablés des danses hongroises), le mouvement lent évoquant irrésistiblement le thème et le climat du 1er Sextuor du même compositeur, œuvre rendue célèbre par le film de Louis Malle Les Amants.

Pour clore cette journée du 7 août, Michel Lethiec avait conçu un programme intitulé Entre deux paix : Versailles 1871-Versailles 1919 qui permettait  de faire entendre la musique française et allemande composée durant cette période, comme l’Allegro appassionato pour violoncelle et piano Op.43 de Camille Saint-Saëns (1873), pièce courte qu’affectionnait particulièrement Pablo Casals, et le Quatuor à cordes n°1 Op.51 en do mineur (1873) de Johannes Brahms joué debout par le Artis Quartet, qui nous a semblé quelque peu dépourvue de relief et d’intensité.

La seconde partie du concert débutait par une autre pièce courte, cette fois-ci de Gabriel Fauré la Sérénade en mi mineur Op.98 (1908), dédiée à Pablo Casals, dont Michel Lethiec rappelait que ce dernier était né alors que Brahms était âgé d’une quarantaine d’années et qu’il était décédé à l’époque où Pierre Boulez était en pleine activité…
Suivait la radieuse Sonate pour violon et piano en sol mineur (1918) de Claude Debussy, d’une étonnante modernité, magnifiquement interprétée par Boris Garlitsky au violon et Itamar Golan au piano.

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Jérôme  Boutillier   © Hugues Argence

Ces deux œuvres précédaient l’exécution des sublimes Chants d’un compagnon errant de Gustav Mahler, dans l’arrangement réalisé par Arnold Schönberg en 1904. L’occasion donc d’entendre le baryton Jérôme Boutillier dans cette très belle version de l’œuvre de Mahler, fluide et bien sonnante, œuvre souvent confiée à des mezzo-soprani. Avec un timbre superbe et une diction parfaite, Jérôme Boutillier a marqué cette soirée de son empreinte; très belle interprétation de cette œuvre nostalgique où affleurent toujours le sarcasme et le rêve. L’effet dramatique de cette pièce nous a paru renforcé par le choix d’associer à la voix une petite formation orchestrale composée de cordes, d’un piano mais aussi d’une flûte, d’une clarinette et même d’un triangle.

Le Festival 2018  Pablo Casals a su allier le plaisir de la musique de chambre, l’intimité émotionnelle que cette musique inspire, sans oublier le fil rouge de la réflexion, cette année autour de la paix, réflexion qui a toujours été celle de Pablo Casals, ô combien impliqué dans les combats de son temps, réflexion qui constitue l’ADN même de cet évènement musical.
On n’oubliera pas le volet pédagogique du Festival incarné par l’Académie Internationale de Musique dont c’était la 48ème édition,  et qui s’est tenue du 1er au 12 août.


Lundi 6 août 2018, 17h
Église de Molitg
RÉCITAL DE PIANO
Gaspard Dehaene
Œuvres de Boulez, Debussy, Schubert/Liszt, Wagner, Wagner/Liszt.

Lundi 6 août 2018, 21h
Abbaye Saint Michel de Cuxa. Codalet.
« MARE NOSTRUM »
Œuvres de G.Verdi, Betty Olivero, Darius Milhaud, Enrique Granados, Isaac Albeniz, Mikis Théodorakis,
Talich Quartet, ,Artis Quartet, Michel Lethiec, clarinette, Christian Altenburger,violon,  Emil Rovner,violoncelle, Itamar Golan, piano, Patrick Gallois, flûte, Jean-Louis Capezzali, hautbois, Ralph Manno, clarinette, Mihaela Martin, violon, Oliver Triendl, piano.

Mardi 7 août 2018, 18h
Prieuré de Serrabone
« SÉRÉNADE A LA HONGROISE »
Œuvres de  Zoltan Kodaly et Johannes Brahms.
Christian Altenburger,violon,Camille Théveneau, violon, Hartmut Rhode, alto, Niklas Schmidt, violoncelle, Jurek Dybal, contrebasse, Michel Lethiec, Ömer Berk Tarakli clarinettes, Carlo Colombo et Aliocha Lorino bassons, Itamar Golan, piano, Mihaela Martin , violon, Nobuko Imai,  alto et Frans Helmerson, violoncelle.

Mardi 7 août 2018, 21h
Abbaye Saint Michel de Cuxa. Codalet.
« ENTRE DEUX PAIX » Versailles 1871- Versailles 1919.
Œuvres de Camille Saint-Saëns, J.Brahms, G.Fauré, Claude Debussy et G.Mahler.
Frans Helmerson, violoncelle, Artis Quartet, Jérôme Granjon, piano, Boris Garlisky, violon, Itamar Golan, piano, Jérôme Boutillier, baryton, Kyoko Takezawa, violon, Patrick Gallois, flûte, Bruno Pasquier, alto, Emil Rovner, violoncelle, Jurek Dybal, contrebasse, Ralph Manno, clarinette, Oliver Triendl, piano, Natstuko Inoué, piano et Jean-Pierre Lagard, triangle.




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