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A la loupe

« Forgive me for my passion » – Mozart in the Jungle

par Christophe Dilys | le 3 mai 2015

Ce soir à 20h40 sur OCS, les deux premiers épisodes de Mozart in the Jungle.

Depuis 2010, Amazon Studios propose un petit formulaire en ligne et accepte de produire une série si le pilote obtient le nombre suffisant de votes du public. C’est ce qu’ont fait Roman Coppola, Jason Schwartzman et Alex Timbers, qui, après avoir renoncé à se faire produire par HBO, ont soumis à Amazon l’idée de l’adaptation en mini-série du roman partiellement autobiographique Mozart in the Jungle : Sex, Drugs and Classical Music de Blair Tindall. Le roman, sorti en 2005, raconte la vie d’une musicienne d’orchestre à New York, ballotée entre les orchestres de shows à Broadway, le New York Philharmonic et les soirées déjantées post-concert. Le pilote a reçu le feu vert en février 2014 et les Etats-Unis ont pu regarder la première saison en intégralité le 23 décembre dernier sur Amazon Prime Instant Video, une plateforme plutôt similaire à Netflix.

« Is classical music dead? » La question vient d’un journaliste musical. Volontairement provocatrice, elle semble déstabiliser Pembridge, l’ancien chef du fictionnel New York Symphony Orchestra assis en face de lui, déjà mis mal à l’aise par l’aspect néo-punk de l’insolent podcaster. Répondre par une citation poussiéreuse de Mozart ? Elle rebondit sur sa chemise aux motifs bruyants comme la balle d’un mousquet fatigué. Il n’est plus possible de se dissimuler derrière l’allure impressionnante d’un vieux lion dont les plus grands faits d’armes remontent à plusieurs décennies et se résument à une symphonie de Mahler particulièrement bien dirigée. Ce journaliste en sait autant que lui, si ce n’est plus et ne semble pas disposé à rentrer dans son jeu. Dans le silence tendu qui règne dans le bureau de l’ancien directeur musical, c’est la joute entre l’ancien et le moderne qui est résumée. Pembridge vient de laisser sa place au jeune chef Rodrigo de Souza, dont la notoriété et l’originalité devrait pouvoir sauver l’orchestre moribond que le prodige a qualifié de « corps mort et sans pertinence » avant son arrivée.

Is classical music dead? L’auteure Blair Tindall répond à cette question sans même attendre qu’elle soit vraiment posée. « Sexe, drogue et musique classique. Il s’agit de tout ce qui se produit derrière le rideau, la vraie vie des musiciens classiques », explique-t-elle lors d’une interview. Cette hautboïste a écrit Mozart in the Jungle: Sex, Drugs and Classical Music en 2005, et, à travers les deux destins de Rodrigo de Souza et de Hailey Rutledge, une hautboïste ambitieuse dont le seul rêve est de rentrer sur scène avec les musiciens du New York Symphony Orchestra, elle entend lever une partie du mystère qui entoure la vie des musiciens classiques.

Au cours des dix épisodes d’une demi-heure que compte la première saison, on peut sentir de la part des créateurs de la série une volonté d’exhaustivité. William Faulkner a dit : « un écrivain doit vivre dans un monastère durant la journée, et dans un bordel la nuit. » Cette phrase semble résonner à chaque instant, dans chaque réplique, dans chaque posture, dans tous les portraits tracés avec précision et recherche de ces artisans syndiqués qui aspirent ou n’aspirent pas à transformer leur travail en art. « Dépassez votre condition de mortel » hurle Rodrigo de Souza en pleine répétition. Un bassoniste se penche alors vers son collègue : « ça veut dire jouer plus vite ou moins vite ? » Le chef sud-américain, cherche ses mots, panique, ses pensées se bousculent dans sa bouche pour essayer, pour un instant seulement, de faire comprendre à ses musiciens que la musique peut-être vécue autrement. Le flûtiste regarde sa montre, se lève, et abrège les souffrances de l’artiste : « Il est l’heure de notre pause réglementaire, maestro. » Être musicien est aussi un métier. Il n’est pas question de double-croches, de fa dièses et de phrasés à la pause. Ce sont des artisans, qui discutent entre eux, s’échangent des tuyaux, se draguent, se mettent en valeur et se vendent de la drogue. Le soir venu, si nous ne sommes pas en répétition, on boit, on se livre à des joutes instrumentales et alcoolisées.

La musique est bien au centre de cette série. Mais pas seulement. La question, ou les questions sont plus larges. Prenons celle posée par le passage de baguette entre Pembridge et ce jeune chef qui a déjà dirigé partout. Rodrigo de Souza défend ses projets novateurs et ses idées inhabituelles en relevant toutes les imprécisions techniques de son prédécesseur Thomas Pembridge, ne lui laissant rien, sinon une vieille carapace en forme de plastron amidonné et rouillé. Mais lorsque l’on tire sur le fil de cette dialectique, d’autres thèmes émergent : le métier et l’art, la communication et le fond, l’argent et la liberté esthétique, le maître et l’élève. Comme le balancement d’un métronome sur lequel on aurait accroché un joint, les anecdotes se succèdent et illustrent ces thèmes avec une précise régularité. Le roman et la série ne sont pas seulement la peinture d’un ou d’une artiste dans sa cité. Il ne s’agit pas juste de mettre en scène avec réalisme une hautboïste à Central Park, enchaînant les improvisations pour le plaisir des passants, pendant qu’un danseur agite au nez des badauds ses pieds et ses mains dans des figures mêlant danse classique et contemporaine.

Cette série a un message. Et comme dans tout médium à message, le spectateur est laissé avec un léger malaise.

Is classical music dead ? Est-elle si morte que nous devions la traiter en moribonde ? En essayant de ressusciter ce corps mort et sans pertinence, on lui fait subir une dialyse en négatif : on lui enlève tout apparence d’éther et on remplace par du soufre. Et tout ça n’est pas idiot. Mais au lieu d’une atmosphère sulfureuse, punk et sans concessions, nous restons là à écouter du Mozart avec une vague odeur de marijuana qui provient de l’appartement d’à côté. Si nous voulons montrer les dessous de la musique classique, ce qui est la volonté de départ de Blair Tindall, si nous voulons désacraliser nos héros de la fosse, alors il faut aller jusqu’au bout. Les détails sont pourtant là. Les créateurs de la série réussissent d’ailleurs à éviter la caricature grâce à des consultants de première main, notamment Alex Ross, critique musical au New Yorker, et Anton Coppola, 97 ans, qui a dirigé au New York City Opera et qui est l’oncle de Francis Ford Coppola et le grand-oncle de Jason Schwartzman et Roman Coppola. Les soirées, les répétitions, les désespoirs de chefs, les pianistes vexés, les professeurs ingrats et jaloux, les responsables mécénat pleins de paillettes, les mécènes riches et impressionnables, les violonistes possédés, tout y est. Le portrait sexuel de chaque type d’instrumentiste est même hâtivement brossé avec sans doute plus ou moins de bonheur. Il y a des moments extrêmement convaincants : certains ad lib scriptés entre musiciens sont aussi réels que si le réalisateur avait laissé traîner son micro au sein d’un vrai orchestre.

Mais évidemment, il y a pourtant beaucoup plus qu’une galerie de personnages convenus et de situations vraisemblables et doucement traitées dans cette série. Plutôt que jouer la carte du réalisme, Mozart in the Jungle nous livre un dystopie. Ils font régner dans ce faux New York une atmosphère néo kitsch qui semble être une porte de sortie parfaite. Si la musique est au centre du roman de Blair Tindall, la série, elle, a renoncé à aligner les clichés sur les musiciens. Nous comprenons pourquoi les créateurs de la série se sont débarrassés du « Sex, Drugs and Classical Music », sous-titre du roman qui tient plus de l’auto-persuasion qu’autre chose. Oui, grande nouvelle, ils font la fête comme tout le monde. Il faut voir cette série comme un épisode de House, au fond. Non, un diagnosticien ne peut pas faire l’accueil des patients, les diagnostiquer, faire fonctionner l’IRM, administrer les soins puis opérer sur plusieurs cerveaux dans la même matinée. Mais ces épisodes ne sont pas là pour nous apprendre la vie des docteurs, ils ne sont pas là pour la rendre rock’n’roll. Ils sont là pour nous amener à réfléchir.

C’est le presque-réalisme qui constitue la trame de la série. Un orchestre qui n’en est pas un, un fonctionnement presque vraisemblable qui se cale sur celui des vrais orchestres mais qui sonne volontairement faux. Les critiques sur le manque de réalisme s’évanouissent quand on comprend que c’est absolument contrôlé. Rodrigo de Souza est au début du pilote présenté sur un fond de diaporama enchaînant les images de public hystérique, de mer déchaînée, de partitions et de salles de concert, le tout sur le deuxième mouvement de la 9ème symphonie de Beethoven, ce mouvement-même qui avait fait le désespoir de Malcolm McDowell (Thomas Pembridge) dans le film de Kubrick quelques années auparavant. Certes, les acteurs se demandent encore dans quel sens tenir leur instrument. Certes les mouvements de Gael Garcia Bernal manquent complètement de crédibilité. Son arrivée au pupitre avec une rose peut nous agacer, mais surtout nous fait comprendre, avec de nouveaux moyens, que le jeu de la séduction d’un public est un jeu complexe et très intelligent.

Une des scènes clés est le renoncement de Rodrigo à sa chevelure ; « Hear the Hair » (« Ecoutez les cheveux ») est le slogan imaginé pour la campagne de publicité autour du jeune chef. Comment ne pas y voir un parallèle avec ce que nous vivons ici en France, lorsque l’Orchestre de Paris propose des phrases comme « Tout sauf classique » ou lorsque la Philharmonie placarde nos métros d’affiches avec des oreilles et des cheveux en gros plans ? En voulant à tout prix rester léger et décalé, Mozart réussit quand même à soulever quelques points qui nous ferons toujours tiquer.

New York a vu sa scène musicale se décrépir ces derniers temps, notamment après la fermeture du New York City Opera en 2013. Jason Schwartzman, lorsque la question de la mort de la musique classique lui a été posée par Rolling Stone, a répondu : « Il y a en ce moment des choses radicales qui se produisent. Un nouveau sang est injecté dans ces veines. D’une certaine façon, un pan doit mourir pour qu’un nouveau pan puisse en émerger. » Faire jouer le New York Symphony Orchestra dans l’allée d’un quartier défavorisé et mettre le voisinage en contact avec l’Ouverture 1812 de Tchaïkovski est une des réponses possibles, et cela fait écho aux manœuvres similaires d’Iván Fischer et du Budapest Festival Orchestra qui ont également servi de modèle à la série.

Cette série jette un regard extrêmement intelligent sur le sujet. En se débarrassant des questions de crédibilité grâce à une mise en scène décalée et un éventail de clichés sur les acteurs de ce monde, les créateurs de la série inventent un orchestre, un chef, un New York qui ne cherchent qu’une chose : le renouvellement constant. En somme, nous pouvons saluer le fait que les créateurs de la série se servent de la musique classique comme prétexte pour la création d’un monde déjanté, qui ressemble au nôtre, mais en beaucoup plus drôle et dramatique. L’étape suivante, puisque la série vient de recevoir le feu vert pour être prolongée, serait de renoncer à cette peur du jargon et de la spécialisation.

Nous voulons renifler à plein nez la graisse des pistons.

 


Avec Malcolm McDowell, Gael Garcia Bernal, Bernadette Peters.

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