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Chronique

‘Comme Minerve surgissant de la tête de Jupiter’ : Couteau interprète Brahms à Menton

par Jacqueline Letzter et Robert Adelson | le 11 août 2016

1er Prix du Concours International Johannes Brahms en 2005, le pianiste Geoffroy Couteau offre un récital Brahms au festival de Musique de Menton.

 

En 1955 Jean Cocteau assiste pour la première fois au Festival de Menton et est transporté: « Au milieu de l’ignoble vulgarité de notre époque, c’est une grande surprise que le spectacle du festival de musique à Menton. » Fervent admirateur du festival, il en fait la promotion dans son cercle et en dessine l’affiche publicitaire.  Quel bel hommage à Cocteau que de donner les concerts du Festival non seulement sur le célèbre parvis de la Basilique Saint Michel Archange, mais également au Musée Jean Cocteau Collection Severin Wunderman, ouvert en 2011. Même le piano du musée est un modèle « Jean Cocteau », conçu en partenariat avec la maison Bösendorfer de Vienne.

Ce piano à la sonorité riche et veloutée convient parfaitement au programme Brahms que s’est choisi le pianiste Geoffroy Couteau. Couteau est associé, à juste titre, à Brahms, ce qui est remarquable pour un jeune pianiste français. Vainqueur en 2005 du Concours international Johannes Brahms, il a enregistré en 2016 pour Dolce Vita l’intégrale de la musique pour piano seul de Brahms dans l’ordre chronologique. Pour son récital à Menton, il a choisi des œuvres du printemps et de l’automne de la vie de Brahms, les Klavierstücke Op. 118 et la Sonate No 3 en fa mineur, Op. 5.

Dans les années 1890 Brahms est à l’automne de sa vie–il mourra en 1897–déclarant maintes fois que sa créativité est épuisée et qu’une retraite s’impose. Or, c’est dans ces années qu’il compose quelques-uns de ces plus grands chefs-d’œuvre, notamment sa musique de chambre avec clarinette et ses recueils de courtes pièces de caractère pour piano, op. 116-119.  Il dédie ses Klavierstücke, Op. 118 (1893) à la célèbre pianiste Clara Schumann (1819-1896), son amie et inspiratrice depuis toujours, qui est comme lui dans les dernières années de sa vie et de sa carrière.

Geoffroy Couteau est un tout grand pianiste, mais peu ostentatoire. Son jeu est contrôlé ce qui rend ses moments d’abandon encore plus marquants, comme dans le dernier intermezzo Op. 118. Il a réussi à relier ces six pièces disparates pour créer une entité organique en enchaînant les deuxième et troisième pièces (sans faire la moindre pause entre les deux) et faisant de même pour les cinquième et sixième pièces.

La Sonate Op. 5 date de l’année 1853 quand Brahms, n’ayant guère que vingt ans, arrive chez Robert et Clara Schumann pour leur jouer quelques-unes de ses compositions. Parmi celles-ci, deux mouvements de sa troisième sonate, inspirés par la poésie romantique de Sternau. Les Schumann sont emballés et Robert Schumann notera dans son célèbre article sur la musique romantique, « Neue Bahnen » (« Nouveaux chemins ») que la musique de Brahms est géniale: «  [Brahms] transforme le piano en un orchestre […] ses sonates [sont] des symphonies déguisées. ». Ce qui frappe le plus Schumann c’est que le style du jeune musicien semble déjà tout formé, « non par un développement progressif de ses facultés, mais par un bond soudain, comme Minerve surgissant toute armée de la tête de Jupiter. »

En effet, Brahms est peut-être le seul compositeur, dont on peut jouer les œuvres de jeunesse à la suite des œuvres de la maturité, comme a choisi de le faire Couteau. Couteau marque néanmoins une différence entre cette œuvre de jeunesse et les Klavierstücke, en la jouant avec plus d’abandon particulièrement dans les premier et troisième mouvements. De nouveau, son interprétation est clairement guidée par une idée directrice sur l’ensemble de la sonate. Sa concentration calme et intense tient le public en haleine tout au long du concert et quand il termine la sonate, nous en voulons tous plus. Nous aurions pu rester l’écouter pour l’intégrale des œuvres pour piano de Brahms. Couteau, qui avait déjà joué ce long programme sans entracte, a généreusement joué trois bis, tous de Brahms: les Danses hongroises No 7 et No1, et la Fantaisie Op. 116, No 2. Comme pour Cocteau lors de son premier Festival de Menton, la magie avait opéré: nous avions échappé le temps du concert de Couteau aux tourments et à la vulgarité de notre époque.

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