Les artistes Romain David, Maya Villanueva et Patrick Langot ont consacré leur dernier enregistrement à Ginastera © DR
Les artistes Romain David, Maya Villanueva et Patrick Langot ont consacré leur dernier enregistrement à Ginastera © DR
Chronique

Ginastera : voyage au cœur de la pampa

par Anne-Laure Robine | le 22 février 2017

Jeudi 9 février, à la Maison de l’Argentine, le trio Maya Villanueva (soprano), Patrick Langot (violoncelle) et Romain David (piano), présentait le programme intégral de l’album consacré à Ginastera, sorti en 2016 chez Klarthe Record, qui rend hommage au compositeur argentin trop méconnu.

 

C’était une semaine où j’avais pourtant épluché tous les agendas des grands sites de musique classique (à commencer par ClassicAgenda !), mais, rien, rien ne me tentait. Entre la programmation digne du best-of des 20 plus grands tubes de la musique classique à l’Eglise de la Madeleine, le bal des figures imposées au Théâtre des Champs-Elysées ou la billetterie archi-complète de la Philharmonie, la scène classique parisienne ne semblait pas décidée à assouvir ma soif de fraîcheur et de spontanéité.

Dans ces cas-là, que faire ? Tout d’abord, bien choisir ses amis. Leur faire part de son apathie ; laisser reposer. Et surtout, faire confiance. Un simple lien par mail avec pour objet « ça te dirait », un « oui !» enthousiaste en retour, et c’était parti pour une virée imaginaire dans la pampa : dans le cadre confidentiel de la maison de l’Argentine, Maya Villanueva au chant, Patrick Langot au violoncelle et Romain David au piano proposaient un concert hommage à Ginastera, compositeur argentin que la postérité a mis en sourdine au profit de contemporains passés, eux, dans la tradition populaire — comme Piazzolla.

Alberto Ginastera (1916-1983) a dû fuir son pays en 1970 vers la Suisse, persécuté par la dictature de la Révolution argentine. Outre les pages de sa musique de chambre que le trio nous faisait découvrir ce soir-là, on lui doit également des opéras, de la musique symphonique, des ballets…. Qui oscillent entre musique savante et tradition folklorique inspirée des gauchos de la pampa.

Le programme retraçait par touches savamment dosées son itinéraire musical, permettant de suivre l’évolution de son style, ses inspirations successives, de la pure tradition folklorique de son début de carrière (Dos Canciones opus 3) à l’influence de la musique française impressionniste (Sonate pour violoncelle et piano). Le programme avait l’autre mérite d’équilibrer les formations, mettant tour à tour à l’honneur chacun des musiciens, avec des pièces pour violoncelle et piano (Pampeana n°2 op. 12), des pièces pour piano et voix (Cinco canciones populares argentinas op. 10), ou encore les Trois danses argentines pour piano seul.

Des accords sonores de milonga aux larges étendues désertiques au piano, entre douloureuse mélancolie et soubresauts facétieux au chant, nous sommes à chaque morceau embarqués dans une peinture bigarrée, que chaque artiste vient nuancer avec beaucoup d’humilité.

L'enregistrement dédié à Ginastera par Romain David, Maya Villanueva et Patrick Langot

L’enregistrement dédié à Ginastera par Romain David, Maya Villanueva et Patrick Langot

Un vrai hommage, en somme : rendre dignement justice à un compositeur que les goûts de l’époque ont oublié de mettre en avant. C’était juste, c’était sans prétention, c’était fait par amour de la musique, amour de sa musique. La sobriété et l’élégance des musiciens ont beaucoup contribué au charme de cette soirée, ces artistes-artisans au service d’une œuvre sur laquelle ils font la lumière, comme des restaurateurs de tableaux, chargés de retranscrire fidèlement le mouvement, la couleur, l’intention, l’émotion. Les serviteurs du génie d’un autre. Cette humilité n’est pas donnée à tout le monde, et il en faut, du talent, pour accepter de faire briller à travers soi.

D’autres indices égrenés au fil de la soirée ont montré cette envie de faire connaître et de partager l’amour du trio pour l’œuvre de Ginastera : les explications données avant chaque œuvre, pour situer celle-ci dans l’itinéraire musical du compositeur, ou encore les paroles distribuées au public avec le programme à l’entrée. Sans tomber dans l’analyse textuelle, la lecture simultanée des paroles donnait plus de richesse à l’écoute et permettait de mieux apprécier la cohérence de l’oeuvre : faire le lien entre les modulations tonales et le changement d’humeur du narrateur, comprendre le sens des envolées plaintives de la soprano, ou encore sourire à l’anecdote de l’amoureux éploré qui, désespéré par son chagrin, est allé s’endormir sous l’arbre de l’oubli pour effacer de sa mémoire le souvenir trop présent de sa bien-aimée. Et bien, que vous le croyez ou non, l’arbre a tenu sa promesse : l’homme au cœur brisé a oublié…de l’oublier.

Enfin, le jeune trio a créé Tres instantes oníricos de Gabriel Sivak, en présence du jeune compositeur franco-argentin. Les deux pieds dans le XXIème siècle, utilisant les couleurs, les formes et matières — difformes — de notre époque, ils servaient un triptyque tantôt contemplatif, tantôt violent, parfois mourant, toujours douloureux.

Tout cela dans un si petit écrin. Quel dommage et quelle chance à la fois : quelle chance d’avoir été là au bon endroit, au bon moment. Quel dommage que ce genre de concerts ne soit pas davantage relayé ; j’avais pourtant tout épluché…

Finalement, les colonnes de l’agenda culturel, c’est comme l’histoire de la musique et ses compositeurs : on croit en avoir fait le tour, mais on est jamais à l’abri d’une pépite.




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