Michel Strauss, dans le Trio de Ravel, église de Saint Pierre d’Autils, 25 août 2016
Michel Strauss et Yun-Yang Lee © Jean-Marc Warszawski / Musique de chambre à Giverny 2016
Chronique

Musique de chambre à Giverny : migrations artistiques d’hier et d’aujourd’hui

par Cinzia Rota | le 30 août 2016

En miroir avec l’exposition Sorolla au Musée des Impressionismes, le festival Musique de chambre à Giverny a fait honneur à trois compositeurs espagnols emigrés en France : Enrique Granados, Joaquín Turina et Manuel de Falla.

 

Débarquer à Giverny, c’est être immédiatement submergé par son ambiance bucolique hors du temps. Si ce n’était la panoplie des couleurs des habits des touristes ou les clics de leurs appareils photos, on pourrait facilement se convaincre de vivre au XIXe siècle.

Il est effectivement impossible de ne pas associer Giverny à l’impressionnisme, à ce mouvement pictural où des traits de pinceau, abstraits de tout près, deviennent des vibrantes scènes de vie quotidienne, auxquelles on aimerait s’identifier ; ou des paysages poétiques dans lesquels se ressourcer, comme les nymphéas peintes obsessionnellement par Claude Monet, que l’on peut admirer dans le jardin de sa maison.

En dépit de posséder une grande collection permanente dédiée à l’impressionnisme, dont une des plus importantes se trouve au Musée d’Orsay, Giverny a tout de même un beau Musée des Impressionnismes, qui se concentre sur la compréhension de cet avant-garde qui bouleversa l’Art de la seconde moitié du XIXe siècle, en mettant en valeur son historique et ses influences sur l’art du XXe siècle.

Joaquín Sorolla : "Cousant la voile"

Joaquín Sorolla : « Cousant la voile » (1896) Venise, Fondazione Musei Civici di Venezia, Museo Correr, Galleria Internazionale d’Arte Moderna di Ca’ Pesaro © Venise, 2015 / Photo : Archive Fondazione Musei Civici di Venezia

C’est ainsi que jusqu’au 6 novembre 2016, le public pourra admirer les toiles du peintre valencien Joaquín Sorolla, dont le réalisme poétique est bouleversant, entre témoignages de mœurs ou dénonciation sociale, toujours traités avec respect et tact.

Le spectateur est immédiatement transporté sur les plages brûlantes du sud de l’Espagne et, comme les personnages, il a l’impression de se réfugier à l’ombre d’un porche ou de se jeter dans la fraîcheur de l’eau salée

Au delà de l’indéniable maîtrise de la composition, ce qui donne à ses œuvres un attrait irrésistible est le rendu de la lumière : le spectateur est immédiatement transporté sur les plages brûlantes du sud de l’Espagne et, comme les personnages, il a l’impression de se réfugier à l’ombre d’un porche ou de se jeter dans la fraîcheur de l’eau salée.

Comme tout artiste en quête de reconnaissance, Sorolla participe à la vie culturelle parisienne, en exposant au Salon de la Société des Artistes Français à Paris et à l’Exposition universelle de Paris en 1900, où il remporte le Grand Prix.

Joaquín Sorolla : "Le Bateau blanc. Jávea, 1905"

Joaquín Sorolla : « Le Bateau blanc. Jávea, 1905 » Collection particulière © Madrid, avec l’aimable autorisation de Blanca Pons Sorolla

De même que pour les peintres, les sculpteurs, les écrivains et les poètes étrangers, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle Paris est aussi une étape incontournable pour les musiciens comme pour les compositeurs.

Enrique Granados s’y rend en 1887 pour étudier au conservatoire de Paris avec Charles Wilfrid de Bériot, Joaquín Turina s’y installe en 1905 et y suit des cours de composition à la Schola Cantorum de Vincent d’Indy, et Manuel de Falla les rejoint deux ans après, pour y faire également connaissance avec Maurice Ravel, Claude Debussy et Paul Dukas.

C’est donc à ces trois compositeurs espagnols, et aux influences entre la musique espagnole et française, que le festival Musique de chambre à Giverny a fait honneur ce dimanche, en miroir avec l’exposition du Musée des Impressionismes.

De même que pour les peintres, les sculpteurs, les écrivains et les poètes étrangers, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle Paris est aussi une étape incontournable pour les musiciens comme pour les compositeurs

L’auditorium du Musée est complet, le public certainement séduit par un programme au titre captivant : « Le Boléro – L’Espagne à Paris ».
Le magnifique Concerto, pour clavecin et cinq instruments de Manuel de Falla, écrit pour une formation assez rare (clavecin, flûte, hautbois, clarinette, violon et violoncelle), nous plonge à la fois dans l’avant-garde musicale du début du XXe siècle après le passage de Debussy et de Stravinsky  et dans la tradition musicale espagnole.

C’est la chanson populaire castillane du XVe siècle De los Álamos Vengo Madre, l’inspiration de ce concerto, énergique au début, solennel dans le mouvement central, influencé par la tradition espagnole des processions religieuses (dans la partition on retrouve la phrase “In Festo Corporis Christi”), et plein d’esprit au final.
Nous remarquons la vivacité contagieuse du jeu du claveciniste Edgardo Campos-Seguel et la complicité de Solenne Païdassi (violon) et Irina Stachinskaya (flûte), qui fusionnent leurs timbres avec grand naturel.

Cameron Crozman, Joris Van den Berg, Lisa Strauss, Anastasia Feruleva. Musée des impressionnismes de Giverny, 21 août 2016

Cameron Crozman, Joris Van den Berg, Lisa Strauss, Anastasia Feruleva. Musée des impressionnismes de Giverny, 21 août 2016 © Jean-Marc Warszawski / Musique de chambre à Giverny 2016

Composée pour voix et piano in 1914, la Suite populaire espagnole, résume l’esthétique et la philosophie de Manuel de Falla, dont l’écriture est indissociable de la tradition populaire de son pays.
Ici transposées pour violoncelle et piano, les sept « miniatures » (devenues six dans la transcription) capturent la richesse culturelle hispanique. On se laisse séduire par le flamenco aux influences gitanes de l’Andalousie de El Paño Moruno (Le drap mauresque) ; émouvoir par la douceur d’une berceuse (Nana) éloquemment interpretée par Michel Strauss au violoncelle, ou entraîner par la vitalité d’une célèbre chanson (Canción) populaire. Polo vient nous surprendre avec ses rythmes syncopés de danse andalouse, parfaitement rendus par le dynamique Yun-Yang Lee au piano ; avec Asturiana on expérimente la solitude des paysages froids et austères du nord, avant de nous animer à nouveau dans la frénésie d’une autre danse populaire : la Jota d’Aragon.

Le voyage continue vers l’Andalusie avec le Quatuor avec piano en la mineur, op. 67 de Joaquín Turina, où les très inspirés Yun-Yang Lee, Fedor Rudin, Xavier Jeannequin et Cameron Crozman, nous offrent expressivité, profondeur et introspection.

Le concert se termine avec un étonnant arrangement pour quatre violoncelles du Boléro de Maurice Ravel, par le violoncelliste et compositeur James Barralet. Que ce soit en tapant sur la table d’harmonie ou en grattant violemment les cordes avec un plectre (ou même une carte de crédit !), les musiciens se laissent aller au rythme répétitif d’une des pièces de musique classique les plus connues, comme le démontrent les mouvements de tête enthousiastes des spectateurs.

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