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Trace © Benoît Mouren
Chronique

Glissades sur la glace avec le Quatuor Béla

par Juliette Guibert | le 28 janvier 2016

Une pente enneigée, une crête qui se découpe comme une lame dans le ciel clair, une coulée de glace. Un paquet de neige se détache de la crête, glisse le long d’une arête, dévale la coulée, finit dans une crevasse. Quelques rochers roulent, arrêtent quelques boules de neige. Sur les pistes, non loin, la neige crisse sous les virages des skieurs. Nous sommes pourtant bien à Brest et même si l’Atlantique est juste derrière la rade, difficile de distinguer depuis les fenêtres du Quartz les courbes des monts Adirondacks qui au-delà de l’océan ont inspiré Philippe Leroux pour sa White Face, créée il y a quelques jours à la Philharmonie de Paris par le Quatuor Béla à l’occasion de la Biennale des Quatuors à cordes 2016. Les doigts glissent de bas en haut et de haut en bas sur les cordes, les archets de gauche à droite, de droite à gauche. Comme les traces de ski s’entrelacent en une infinie double tresse, cordes et instruments croisent et décroisent leurs quatre sillages au gré des glissades des mains. Glisser, déraper, s’arrêter, repartir, louvoyer, dévaler… autant de manières de lier les sons entre eux qu’explore le compositeur en y associant ce qu’il a devant les yeux dans sa résidence américaine, le flanc blanc d’une montagne, ses zones glissantes et ses aspérités qui relient les matières ou leur font obstacle. Pour cette troisième exécution et sa création bretonne – les Béla l’ont jouée le lendemain de la création parisienne dans son décor presque naturel à Chambéry –, le challenge était grand de vouloir en entrée de concert nous emmener dans ce monde de glace et de glisse si étranger à la cité du Ponant. Mais ces quatre garçons ont le chic pour mettre le public de plain-pied avec les œuvres contemporaines et pour le faire voyager sur leurs archets comme sur un tapis volant : ils avaient l’an dernier à St-Pol-de-Léon commencé un programme Stravinsky-Bartok-Jean Cras par une œuvre africaine de leur violoniste Frédéric Aurier qui avait en quelques instants installé une moiteur subsaharienne inattendue dans ce décor léonard. Cette fois-ci l’envoûtement prend la forme d’une glissade et le son d’un crissement de glace et nous aurait laissés transis face aux neiges éternelles si le son si particulier de leur ensemble n’évoquait le mouvement, le frottement et finalement l’échauffement.

La transition avec le Quatuor n°11 en fa mineur op. 95 de Beethoven, qui n’a rien d’une promenade à skis au premier abord, n’était pas limpide : alors que le programme avait prévu les œuvres dans l’ordre chronologique, laissant à un quatuor de Britten le soin d’être un gué permettant au maître du quatuor à cordes de traverser l’Atlantique et d’atteindre les Adirondacks, les musiciens en ont décidé autrement et ont choisi des faire mourir les pentes de la White Face dans les anfractuosités beethovéniennes. Leur son contemporain laisse de l’espace, donne du relief, prend de la distance avec le terrain accidenté du premier mouvement. Le solo chromatique du violoncelle au deuxième mouvement est comme un pas qui écrase un pont de glace – encore elle – au-dessus d’un précipice, repris par ses trois comparses en une fugue qui ne peut tendre qu’à la catastrophe.

Quatuor Bela © Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

C’est dans cette atmosphère givrée que la modulation majeure du quatrième mouvement tend la main au Quatuor n°2 en ut majeur op. 36 de Britten, choisi pour terminer ce programme glissant par cet hommage à Purcell, inspiré notamment par les Fantaisies pour viole du maître baroque anglais. On ne peut guère prêter à Britten d’inspiration montagneuse ou enneigée, ce côté-là du Channel étant aussi peu familier des flocons que Brest de ce côté-ci en ce mois de janvier de réchauffement climatique. Alors, est-ce l’hommage de Britten à son compatriote qui a retenu l’attention des Béla ou bien, dans un subtil souci de cohérence avec le thème de la soirée, la référence au petit âge glaciaire qui a vu naître Purcell et la musique baroque, avec un minimum climatique entre 1650 et 1700 ? Quoi qu’il en soit, ils excellent à emprunter les riches variations harmoniques de ce quatuor – écrit en 1945 dans une Grande-Bretagne recouverte par l’hiver de la guerre – pour nous en dessiner – comme traces dans la neige – les contours mélodiques et le squelette baroque. On reste hypnotisés par la Chaconne du troisième mouvement, après un solo de violoncelle repris à l’unisson et persistant en ostinato glaçant.

Grâce au ciel c’est par une composition de Frédéric Aurier, toujours hanté par les moites torpeurs africaines, que le bis a permis au Quartz de quitter sa forme cristalline et de se réchauffer. Bruits d’insectes, chaleur humide, langueur, un reptile passe, glisse, laisse une trace. Bientôt de la neige il ne restera que les traces, un souvenir.


Quatuor Béla
19 janvier 2016, Le Quartz, Scène Nationale, Brest (Finistère)
Philippe Leroux (1959-) : Quatuor à cordes n°1 « White Face »
Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Quatuor à cordes n° 11 en fa mineur op. 95 « Serioso »
Benjamin Britten (1913-1976) : Quatuor à cordes n°2 en ut majeur op. 36

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