© Clive Barda / ROH
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Chronique

Grandeur et décadence d’un capitalisme trop actuel

par Cinzia Rota | le 10 avril 2015

Un camion s’élance vers la côte, la police est sur les traces de trois bandits.
Perdus dans le désert, Trinity Moses, Fatty et la veuve Leocadja Begbick voient leur ruée vers l’or avortée. Mais « l’or, c’est plus facile à tirer des hommes que des fleuves », disent-ils : ils décident donc de fonder une ville, un lieu de débauche où tout aura un prix et où ils pourront s’enrichir… La toile est tissée : Mahagonny voit le jour.

Chair à vendre ou portefeuilles à vider, l’humanité est donc sacrifiée sur l’autel des billets verts : c’est l’introduction du capitalisme. On y vend même l’amour : des prostituées épuisées sortent du camion en chantant le fameux Alabama Song. Elles sont rapidement rejointes par leurs clients, une horde de cols blancs au dos courbé, apathiques et sans personnalité.

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Quatre hommes arrivent d’Alaska. Parmi eux Jimmy, qui se prend d’affection pour Jenny, une des filles de joie, se lasse rapidement des règles de plus en plus contraignantes de Mahagonny – forgées au fur et à mesure pour faire consommer plus. Il finit par être condamné à mort pour avoir commis le pire des crimes : avoir épuisé tout son argent.

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Mais Jimmy n’est pas un héros et Jenny n’est pas une Violetta. Il n’y a ici ni poésie ni romantisme. Il n’y a que des individus seuls se croyant libres car tout est permis, pathétiques esclaves de leurs vices (l’argent, le sexe, la nourriture, la violence et l’alcool) sans autre ambition que d’y noyer leurs existences inutiles. Privée de valeurs, de solidarité et d’amour, la société tout entière se perd dans la recherche narcissique du plaisir…

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Sur les mots de Bertolt Brecht, en 1930, Kurt Weill nous offre un récit à peine prophétique de la faillite du système et des dérives qu’elle entraîne. La force de cet opéra réside dans le langage musical volontairement en décalage avec le texte et l’action. L’air de Jenny « As You Make Your Bed » en est un parfait exemple : plaisant et immédiat, comme un air de comédie musicale, mais aux propos cruels et sans espoir ; ou le procès kafkaïen de Jimmy, accompagné par une musique joyeuse et rythmée.

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L’absence de quatrième mur, grâce au procédé brechtien de la distanciation, et du masque de l’hypocrisie bourgeoise, offrent un contraste qui déstabilise et met le spectateur mal à l’aise.
La réalité est mise à nu, dans sa cruauté inexorable, selon les mêmes procédés dérangeants que nos retrouverons dans le théâtre d’Artaud et dans le cinéma de Pasolini, Haneke ou von Trier (son Manderlay se réfère explicitement à Mahagonny).

John Fulljames enrichit le spectacle d’une mise en scène alliant parfaitement la vidéo (remarquable quand elle vient accentuer la présence inquiétante du typhon qui menace la ville) avec les superpositions des titres des chapitres, que Brecht aurait sans nul doute approuvées.

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Les décors sont presque minimalistes : des containers suffisent à évoquer les différents lieux, comme l’avion d’Air Alaska ou le bordel de Begbick, dont nous remarquons les suggestives projections…

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Les costumes sont tout aussi évocateurs : la diabolique Begbick est une sorte de Cruella d’Enfer vêtue de motifs dalmatiens, aux lunettes allongées qui lui confèrent un regard mauvais, et dont les cheveux mi-blonds mi-roses rendent méconnaissable et kitsch l’élégante Anne Sofie von Otter.

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Les collègues de la mezzo-soprano allemande sont également convaincants : Willard W. White, en Trinity calme et violent à la fois, donne l’impression d’être tout juste sorti de prison ; le Fatty de Peter Hoare est calculateur et désinvolte.

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Christine Rice est une Jenny extraordinaire : sa présence est captivante, son personnage intense et complexe et sa voix expressive sans être poussée. Kurt Streit est un Jimmy passionné et touchant, qu’il choisisse Jenny en lui mettant un voile blanc sur la tête, ou qu’il chante ses souvenirs de bûcheron.

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Il est intéressant de remarquer qu’au moment de son exécution, Jimmy, vêtu d’une couronne de câbles électriques, prend une pose christique ; mais Dieu ne le sauvera pas comme son sacrifice ne sauvera pas la ville.

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Ce final nihiliste est tout à fait cohérent : les monstres engendrés par le capitalisme, tels que la corruption, la violence, le crime, l’exploitation et le narcissisme, ne peuvent que détruire leurs créateurs.

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Le modèle occidental touche-t-il aujourd’hui à sa fin ? Serons-nous capables d’en construire un autre, équitable, soutenable et humaniste sans passer encore une fois par la dictature et la guerre ?

 


En savoir plus :
Royal Opera House au cinéma
Royal Opera House

Les 16, 17 et 23 avril 2015 dans tous les cinémas CGR.

 

Bande annonce


 

Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny

Livret, Bertolt Brecht
Musique, Kurt Weill

Mise en scène, John Fulljames
Scènographie, Es Devlin
Costumes, Christina Cunningham
Éclairage, Bruno Poet
Conception vidéo, Finn Ross
Gestion de l’espace, Arthur Pita
Traduction, Jeremy Sams

Leokadja Begbick, Anne Sofie von Otter
Fatty, Peter Hoare
Trinity Moses, Willard W. White
Jenny Smith, Christine Rice
Jimmy MacIntyre, Kurt Streit
Jack O’Brien, Jeffrey Lloyd-Roberts
Bank Account Billy, Darren Jeffery
Alaska Wolf Joe, Neal Davies
Toby Higgins, Hugh Francis

Direction, Mark Wigglesworth
Chœur du Royal Opera

Orchestre du Royal Opera House

 

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