Gillam Jess © Kaupo Kikkas
Gillam Jess © Kaupo Kikkas
Chronique

Groupe des Six à Radio France : une éblouissante ouverture

par Julien Bordas | le 8 octobre 2019

Jusqu’au 12 octobre, Radio-France consacre un cycle-portrait au Groupe des Six. Le premier concert réunissait l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Mikko Franck, la saxophoniste Jess Gillam, mais aussi la première flûte solo du Philhar Magali Mosnier et la pianiste Catherine Cournot. Un programme à géométrie variable dont la Symphonie n°3 d’Honegger constituait l’apogée.

En 1920, Henri Collet baptise une poignée de compositeurs “Groupe des six”. L’appellation désigne les musiciens Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, et Germaine Tailleferre réunis par Jean Cocteau. Une seule oeuvre réellement commune témoigne de cette courte période : Album des Six pour piano  – à laquelle il faut tout de même ajouter Les Mariés de la tour Eiffel (mais composée sans Durey). Par ailleurs, notons que les « Six » n’ont jamais eu la même ambition que le “groupe des Cinq” russe auquel il se réfère : Balakirev, Cui, Rimski-Korsakov, Moussorgski et Borodine défendaient un renouvellement musical et souhaitaient surtout s’émanciper de la musique occidentale.

Influencé par Satie, le “groupe des six” voulait entamer un virage afin de s’éloigner de la musique de Wagner et Debussy. Leur langage est donc plus allégé, concis et connaît diverses influences telles que le jazz.

 

Honegger en ouverture

Arthur Honegger ouvre et clôture ce programme inaugural. Le poème symphonique Pacific 231, mouvement symphonique n°1 fut écrit pour illustrer le film La Roue d’Abel Gance. Pacific fait référence à une locomotive ayant traversé l’océan éponyme et qui apparaît dans le long-métrage (d’une durée de plus de 4h !). Honegger, passionné par la machine, cherchait la « traduction d’impression visuelle et d’une jouissance physique par une construction musicale ». Le Philharmonique de Radio France dirigé par Mikko Franck retrace donc le voyage à bord de cette locomotive. Contrebasses et violons évoquent la respiration de la machine au repos, tandis que les augmentations ou diminutions de tempo évoquent la vitesse. Les cuivres sont éclatants et les nuances saisissantes. La machine est palpable, le trajet passionnant.

Pour Scaramouche de Darius Milhaud, l’orchestre s’allège de quelques pupitres. Initialement composée pour deux pianos afin d’accompagner des représentations du Médecin volant de Molière, elle est jouée ce soir dans sa version saxophone et orchestre. Une pièce en trois mouvements que la jeune Jess Gillam a déjà présentée lors des Proms 2018 avec le BBC Symphony Orchestra.

La gaieté du premier mouvement cède la place à une sicilienne plus apaisée où le saxophone se fait suave. La Brazileira finale laisse éclater une irrésistible samba même si, malgré tout, la soliste semble parfois rester dans l’ombre d’un orchestre que le chef aurait pu freiner dans son volume sonore.

L'Orchestre Philharmonique de Radio France a rendu hommage au Groupe des Six

L’Orchestre Philharmonique de Radio France a rendu hommage au Groupe des Six © C. Abramowitz / RF

Le Boeuf sur le toit dans sa version orchestrale écrite pour un ballet de Jean Cocteau est un savant mélange d’airs populaires et de danses venus du Brésil, entrecoupés par un thème récurrent. Milhaud introduit de la polytonalité et l’oeuvre est une succession déroutante de parties atonales et tonales, sans oublier les changements de rythmes incessants. Le chef dirige avec alacrité et bonhomie la partition, assis ou debout à côté de son estrade. On regrettera seulement un manque de légèreté et d’allant qui aurait permis une lecture un peu plus incisive.

 

Intermède chambriste

Changement de forme radical avec la Sonate pour flûte et piano de Francis Poulenc interprétée par Magali Mosnier et Catherine Cournot, deux musiciennes du Philhar. Trois mouvements d’une poésie incandescente – notamment la cantilène centrale aux mélodies émouvantes – parfaitement interprétés. On ne peut que saluer la bonne idée d’avoir mis en avant ces deux musiciennes dotées d’un talent chambriste évident !

Enfin, pièce attendue, l’imposante Symphonie n°3 d’Honegger dite “Liturgique”. Une œuvre traduisant la part obscure de l’Humanité courant à sa perte, à sa destruction, écrite en 1945. Le Dies irae initial emporte tout sur son passage. Cordes et cors ouvrent avec une force dramatique convaincante ce premier mouvement où l’ostinato est parfaitement rendu. L’Adagio central, remarquable dans l’équilibre des pupitres, voit le déploiement d’un sublime crescendo. On n’oubliera pas la présence du piano de Catherine Cournot, quoique un peu discret. Le 3ème mouvement installe une atmosphère très pesante ; les cors vont contribuer à ce climat aux côtés des cordes. Quant aux cuivres et percussions, ils ajoutent à la symphonie une rigueur implacable.

Ce dernier volet se conclut sur les cimes de la flûte piccolo (Sabine Tavenard) et du violon solo (Hélène Collerette). Une fin séraphique, magnifique allégorie de la fraternité entre les hommes. Mikko Franck et le Philharmonique de Radio France signent ici une lecture impressionnante d’une des plus belles créations d’Honegger.

 

Le portrait du “Groupe des Six” se poursuit jusqu’au 12 octobre à l’auditorium de Radio France.

Ce concert est à revoir sur le site de France Musique.




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