Bruits de guerre, batailles et musiques aux Invalides

La Saison Musicale du Musée de l’Armée aux Invalides a débuté le vendredi 6 octobre par un concert de musique sacrée dont nous nous sommes déjà fait l’écho dans les comptes-rendus du Festival de la Chaise Dieu datée du 12 septembre 2017 relative au  même programme (Bizet et Gounod) avec les mêmes interprètes  (Chœur Nicolas de Grigny, Orchestre national de Lorraine, direction Jacques Mercier ). Le vendredi 13 octobre était donné – au cœur de cette Saison Musicale – le premier concert du cycle « Confidences et complaintes de soldats » , « Saint Simon en campagne ».

Associer musiques et littérature est un concept qui a été déjà abondamment exploité.

Il a parfois même été galvaudé, la musique venant au renfort, ou au secours… c’est selon,  de la littérature, réunion  parfois artificielle et confuse où musiques et littérature ne trouvent pas toujours leur équilibre.

Le spectacle du vendredi 13 octobre à l’Hôtel des Invalides Saint-Simon en campagne est d’une toute autre nature. La Salle Turenne a accueilli ce soir-là un de ces concerts où la littérature,  en l’occurrence les Mémoires du Duc de Saint-Simon, et la musique se fondent en un réel projet artistique, servi de surcroît par des interprètes d’exception.

Jamais l’écho des batailles du règne de Louis XIV, relaté par l’un de ses acteurs (le Saint-Simon jeune), n’aura été aussi bien éclairé par un choix d’œuvres musicales qui dépassent le mode illustratif.

Pour cela, il fallait un maitre d’œuvre à la hauteur de l’évènement: Olivier Baumont, claveciniste, alliant érudition et grande musicalité : il a publié un incontournable « La Musique à Versailles« *, plus récemment « A l’Opéra, monsieur ! »**, ce dernier ouvrage traitant précisément de la musique dans les Mémoires de Saint-Simon et il est sans conteste un des tout premiers clavecinistes français dont la renommée a franchi depuis longtemps les frontières de l’hexagone.

Pour assurer le succès de ce projet, il fallait aussi des musiciens de haute volée, ce que sont à l’évidence les violonistes Julien Chauvin, Tami Troman et le violiste Atsushi Sakaï.

Saint-Simon en campagne au Musée de l’Armée © DR

Enfin, pour donner connaissance de ces textes et livrer leur  substance historique et poétique, un comédien tel que Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, était nécessaire, en accord parfait avec les musiciens. Ce récitant d’exception nous a – à travers les Mémoires de Saint-Simon – littéralement embarqué  sur le front des batailles menées par Louis XIV et fait partager les mille petits soucis comme les drames de ces campagnes militaires au cours desquelles la Cour et son apparat – vision parfois quelque peu surréaliste- se transportent au milieu des fracas et des chaos de la guerre. Fracas et chaos qui n’ont d’égal que les intrigues de toutes sortes qui envahissent la Cour et dont on devine les ruses et les bassesses à travers le récit parfois pathétique qu’en fait le jeune Saint-Simon.

Encore fallait-il que la musique fût à la hauteur de l’enjeu saint-simonien, là où la musique se fait le commentaire des exploits du monarque,  et où elle devient elle-même histoire.

Denis Podalydès © Christophe Raynaud de Lage (Collection Comédie française)

De ce point de vue, le choix éclairé d’ Oliver Baumont a permis tout d’abord  l’ écoute des « Bruits d’armes » en do majeur, extrait de l’oratorio « David et Jonathas » de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), interprété avec fougue par l’ensemble des musiciens.

Suivaient l’étincelante « Marche des Mousquetaires gris » en ré majeur de Michel Corrette  ( 1707-1795) pour clavecin seul, et les divines dissonances  des 2 violons  de la pièce de François Couperin (1668-1733) « La Steinkerque » en si bémol majeur pour deux violons et basse.

Avant que ce concert ne s’achève avec une pièce de Pierre-Claude Foucquet (1694/5-1772) « Les Caractères de la Paix » en do majeur/mineur pour violon, basse viole et clavecin, et qu’Oliver Baumont nous ait interprété avec raffinement « La Triomphante » en ré majeur,  pour clavecin seul,  la Salle Turenne, lieu idéal pour un tel concert avec ses fresques murales des batailles, retentissait des « Caractères de la Guerre » de Jean-François Andrieu (1682-1738) pour deux dessus et basse.

Olivier Baumont © Frédéric Guy

S’agissant de cette pièce étonnante nous faisant entendre soudainement des sons inouïs, le compositeur, ainsi que le rappelle Oliver Baumont, a énoncé, dans la préface du Premier Livre des Pièces de Clavecin dont elle est issue, des recommandations particulières à l’attention des interprètes qu’il est opportun de relater.

Jean-François Dandrieu écrit en effet : « Dans le morceau les  Caractères de la Guerre que j’appelle la Charge, il y a plusieurs endroits nommés coups de canon et marqués seulement par quatre notes qui forment un accord parfait. Mais pour mieux exprimer le bruit du canon au lieu de ces quatre notes on pourra frapper autant de fois de plat et de toute la longueur de la main les notes les plus basses du clavier ».

Olivier Baumont ne s’est pas privé d’ observer avec scrupule et enthousiasme ces indications et le virtuose qu’il est a plongé la main dans la caisse du clavecin pour y batailler ainsi qu’il était recommandé…

Quand la musique se fait Histoire !

 


Le cycle « Confidences et complaintes de soldats » se poursuit jusqu’au 29 janvier 2018.

A noter qu’en parallèle, dans ce même musée, se tient une exposition ouverte du 12 octobre 2017 au 28 janvier 2018: « Dans la peau d’un soldat de la Rome antique à nos jours »

*« La Musique à Versailles » ( ACTES SUD / CHÂTEAU DE VERSAILLES/ CENTRE DE MUSIQUE BAROQUE DE VERSAILLES – 2007)

**« A l’Opéra, monsieur ! » La musique dans les mémoires de Saint-Simon »–  (collection L’INFINI- NRF- Gallimard)