La signature de Henri Duparc
La signature de Henri Duparc © DR
A la loupe

Henri Duparc : des combats intérieurs

par Franck Besingrand | le 28 janvier 2020

Henri Duparc (1848-1933), musicien de l’émotion 3/3. Franck Besingrand, auteur d’une biographie sur le compositeur Henri Duparc parue chez Bleu nuit éditeur, évoque pour Classicagenda le parcours singulier de celui qui arrêta de composer à 36 ans pour vivre dans l’isolement et le silence. Dans ce troisième volet, il aborde les tiraillements perpétuels du compositeur, et sa seconde vie ascétique.   

 

Lamento (1883), l’une de ses ultimes mélodies, met en musique les mêmes vers de Théophile Gautier que ceux qu’utilisa Berlioz dans sa mélodie Au cimetière, Clair de lune (Nuits d’été). Mais ici le climat et le langage sont évidemment différents ; Duparc supprime trois strophes et l’on peut clairement ressentir au niveau harmonique dans les deux premières l’influence de Fauré à qui justement il dédie sa mélodie. Ici, le climat oppressant reste propre à Duparc avec ses tournures mélodiques, ses harmonies surprenantes et audacieuses, l’ambiance funèbre résonnant avec le thème répété comme un glas. Ecrite dans le ton de ré mineur, la mélodie se compose de quatre des sept strophes du poème, les deux premières étant identiques. Le glas prend figure de leitmotiv avec ces accords en quartes descendantes, symbolisant la « pâle colombe », motif repris par la voix en unisson avec le piano, pour clore la première strophe.

Le mouvement s’anime dans la troisième strophe, avec un flot de doubles croches du piano riche de contre-chants. La voix, comme propulsée, crie alors sa peine jusque là contenue, tandis que les modulations, nous éloignant du ton principal, rendent encore plus dramatique le climat. Le bref postlude fait réapparaître l’introduction avec sa figure fantomatique du glas.

La tragédie intime, l’éternelle souffrance de sa vie, le supplice incessant qu’il me décrivit un jour, c’était de ne pouvoir fixer son rêve

Cette image troublante de fatalité que nous ressentons,  ne préfigure-t-elle pas la mort créatrice du musicien, sans doute déjà presque vaincu dans sa propre lutte ?

Une terrible exigence, conjuguée à une insatisfaction artistique permanente, pousse Duparc à détruire maintes pages, à renier ses premières mélodies. A cela s’ajoute une fragilité émotionnelle considérable, demeurant un écueil en raison d’une sensibilité paroxystique.

Notons ce témoignage intéressant du compositeur Charles Koechlin, assez familier de Duparc : « La tragédie intime, l’éternelle souffrance de sa vie, le supplice incessant qu’il me décrivit un jour, c’était de ne pouvoir fixer son rêve… »

Une telle organisation psychique donne naissance à nombre d’antagonismes que le musicien aura du  mal à surmonter : par exemple un conflit entre l’immobilisme et la fuite.

Henri Duparc vers 1920

Henri Duparc vers 1920 © DR

Immobilisme et “désir d’errance perpétuel”

Cette idée de l’immobilisme apparaît nettement dans L’Invitation au voyage,  périple figé certes, mais actif dans le rêve. Evoquons aussi ce voyage rivé dans un désir amoureux, plus sublimé que réel (Sérénade florentine, Soupir), ou cette puissante évocation des piliers ouvrant sur les vastes portiques baudelairiens de La Vie antérieure.

La passivité propre à ces voyages imaginaires, se heurte en un douloureux désaccord avec cet agir que Duparc met en place dans ses fréquents changements de lieux de vie. Il semble poursuivi sans relâche, dans cette fuite en avant, par un « désir d’errance perpétuel », aux dires de son épouse.

 

Le combat entre pur et impur

Il révèle également une lutte permanente entre le pur et limpur, source d’une réelle crispation qui l’a poussé à détruire rageusement sa musique, comme La Roussalka.

L’impur se révèle au travers du désir, désir détourné par une sorte de matérialisation du rêve. Tout cela ne perdurera que dans le souvenir, peu à peu apaisé, des tiraillements de la chair, réconcilié par ce que le musicien nommera plus tard  « le don de la grâce ».

Déjà en 1889 à Monein, dans un de ses poèmes, Duparc repoussait l’amour : « C’est pour notre malheur qu’Amour vint parmi nous / Vous qui l’avez conçu, Dieux, gardez- le pour vous ! »

On sait qu’il perdit peu à peu son inspiration, l’ayant plutôt étouffée : « Toute ma sève s’est tarie… » (Testament : début de la deuxième strophe). Véritablement, le texte donne à ce « silence créatif » toute son amplitude, il substitue l’amour mystique à l’amour terrestre, semblant vouloir ainsi le magnifier.

Manuscrit de Testament de Henri Duparc

Manuscrit de Testament de Henri Duparc © DR

L’art de la suggestion

Dans la  musique de Duparc, et c’est ce qui la rend au fond si troublante et fascinante à la fois, on se trouve directement plongé au cœur de l’émotion ressentie par un sublime art de la suggestion. La mélodie suggère l’amour par exemple, plus qu’elle le met en scène comme dans nombre d’œuvres de l’époque (mélodies ou romances de Gounod, Massenet…). On sent également le douloureux et rayonnant cheminement vers une ascèse, au travers de longues plongées dans les méandres des conflits, par les trois axes représentés par l’absence, l’attente, l’ailleurs. Et toujours ces vers de l’Invitation au voyage de Baudelaire qui hantent le musicien : « Le secret douloureux qui me faisait languir… »

 

Une blessure

Rien que ces vers résumeraient, si l’on simplifiait quelque peu, le singulier parcours d’Henri Duparc et la blessure qu’il ne pourra atténuer que dans une foi profonde et un réconfort qu’il cherchait dans de fréquents séjours à Lourdes dès 1902, où il disait « avoir reçu des grâces ».

Francis Jammes (1868-1938), le grand poète béarnais, avec qui il fut très lié (comme l’atteste son abondante correspondance) a su très bien traduire cette blessure : « Mon âme, en tombant sur la terre s’est fait mal/ Je ne peux pas guérir, car mon cœur me pèse trop… » (Le Mal de vivre, 1898) ; également par cette magnifique pensée : « Il y a des jours où l’âme est triste. Elle retombe. » (Clairières dans le Ciel, 1906)

Je pense que bientôt Dieu ne me laissera plus que la lumière intérieure, la seule qui ressemble à la lumière du ciel.

Devenant peu à peu quasiment aveugle, Duparc confiera au poète l’exigeant développement d’un  regard intérieur sur les choses et les êtres : « les yeux de l’âme voient les choses de plus haut que les yeux du corps », ajoutant en 1923 : « je pense que bientôt Dieu ne me laissera plus que la lumière intérieure, la seule qui ressemble à la lumière du ciel. »

 

Une vie dans l’isolement et le silence

Enfin, c’est à Vincent  d’Indy, compagnon de ses années de jeunesse, que notre musicien relatera ce qui résume bien des choses de la dernière partie de son existence: « Ma vie a tout à fait changé : elle est devenue très retirée, silencieuse, recueillie, très intérieure, surtout uniquement occupée à évoquer les chers souvenirs du passé et à préparer le prochain avenir ». Car sa fin approche, il le sait, il l’accepte sereinement:  « Mon Dieu, j’accepte avec la plus entière soumission la mort, quelle qu’elle soit, qu’Il vous plaira de m’infliger… » (Extrait de la Prière de tous les jours après la communion, commencée en 1902, modifiée par la suite, parachevée en 1920)

Il meurt, dans une paix durement conquise,  le 28 février 1933.

Beaucoup seront surpris en apprenant qu’il était encore vivant. Il était de ceux dont les œuvres appartenaient encore à la postérité.

Il avait été oublié, par son isolement et ce long silence, mais ses mélodies demeuraient toujours très présentes. Ne soyons donc pas surpris si la revue Le Monde Musical lui rend ainsi hommage juste après sa mort : « Beaucoup seront surpris en apprenant qu’il était encore vivant. Il était de ceux dont les œuvres appartenaient encore à la postérité. »

 

Retrouvez le premier volet : Henri Duparc, l’art de la mélodie 1/3

Retrouvez le deuxième volet : Henri Duparc, une musique pour “émouvoir l’âme” 2/3

 

Henri Duparc par Franck Besingrand, chez Bleu nuit éditeur

Henri Duparc par Franck Besingrand, chez Bleu nuit éditeur




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