Manuscrit de l'orchestration de Philydé de Henri Duparc
Manuscrit de l'orchestration de Philydé de Henri Duparc © DR
A la loupe

Henri Duparc : une musique pour “émouvoir l’âme”

par Franck Besingrand | le 23 janvier 2020

Henri Duparc (1848-1933), musicien de l’émotion 2/3. Franck Besingrand, auteur d’une biographie sur le compositeur Henri Duparc parue chez Bleu nuit éditeur, évoque pour Classicagenda le parcours singulier de celui qui arrêta de composer à 36 ans pour vivre dans l’isolement et le silence. Dans ce deuxième volet, il est question de la destruction regrettée de son opéra La Roussalka et de sa conception intériorisée de la musique.   

 

Jusqu’à son retrait progressif de la vie musicale (finalisée dès son installation à Tarbes, en 1913), Duparc fut extrêmement reconnu et apprécié : il côtoya Liszt et Wagner, collabora avec les compositeurs français les plus en vue de son temps, tels Chabrier, Saint-Saëns, Fauré, d’Indy, Chausson…

Il fut actif au sein de la Société Nationale de Musique, créée en 1871, pour promouvoir la musique française contemporaine et son activité de compositeur dépassait le cadre de la mélodie. Ainsi on lui doit plusieurs pages pour orchestre (dont le poème symphonique Lénore de 1875, au sujet fantastique et à l’imagination débordante, préfigurant de surcroît Le Chasseur Maudit de Franck ; un très beau nocturne pour orchestre Aux étoiles, 1874, révisé par la suite).

Henri Duparc

Henri Duparc © DR

La destruction d’un opéra : La Roussalka

Et comment ne pas regretter l’opéra La Roussalka, sans doute l’œuvre de sa vie, mais qu’il anéantira après dix années d’un labeur rempli d’hésitations, d’interrogations, de découragement et finalement de destruction par le feu…

Le remords d’avoir détruit son opéra poursuivra notre musicien pendant longtemps : « dans une heure de profond découragement, un jour d’été, je suis allé allumer un grand feu dans un coin de prairie, j’y ai brûlé 10 ans de travail, pensant que – le sacrifice une fois fait – je serais peut-être moins malheureux. Je me trompais… »

 

Hypersensibilité

Duparc s’est exprimé très souvent, dans ses nombreuses lettres ou articles, sur la conception de son art  : « La musique inspirée par une poésie n’a de raison d’être que si elle ajoute quelque chose à cette poésie, si elle la rend plus touchante pour les âmes qu’émeut l’expression musicale ; mais il y a des poésies parfaites, et qui sont tellement  pleines, dirai-je, que la musique – même la plus belle, même celle que je ne peux pas faire – ne peut que les diminuer».

La musique inspirée par une poésie n’a de raison d’être que si elle ajoute quelque chose à cette poésie, si elle la rend plus touchante pour les âmes qu’émeut l’expression musicale […]

Il aime à partager le précepte de Heine sur « la mission incantatoire  du verbe », par une sorte de prescience innée du motif mélodique due à son hypersensibilité. On peut l’authentifier par les longues phrases musicales de Testament, Phidylé ou de La Vie antérieure : par elles il parvint à conduire et nourrir l’atmosphère par ce qu’il désigne à Jean Cras comme le fruit  « d’une conjonction entre l’art et l’âme ».

Il n’a cessé, du reste, d’évoquer ces conceptions, de manifester ses désaccords avec l’art moderne, en particulier l’impressionnisme musical de Debussy qu’il comprenait mal : « c’est une musique faite pour l’oreille et non pour le cœur. Mieux que cela, c’est une musique qui ne cherche qu’à chatouiller les nerfs, non à émouvoir l’âme… »

Henri Duparc, une musique pour l’expression de l’âme

Jean Cras (1879-1932), laissant une œuvre intéressante (en particulier un opéra Polyphème), aura un lien privilégié avec Duparc. Ce dernier le considérait un peu comme son disciple, « Le fils de mon âme » comme il aimait l’appeler dans l’abondante correspondance que nous lisons avec intérêt, car elle est pleinement révélatrice des conceptions artistiques de notre musicien.

Dans son idéal d’une musique faite pour l’expression de l’âme, Duparc peut parvenir à des sommets d’intensité et de pur lyrisme lorsqu’il veut traduire l’ineffable, le silence, l’immobilité de quelque voyage intériorisé (La Vie antérieure et L’Invitation au voyage) ou des tensions menant à l’extase (Soupir, Extase).

Manuscrit de l'orchestration de Philydé de Henri Duparc

Manuscrit de l’orchestration de Philydé de Henri Duparc © DR

L’amour suggéré

Quant à l’amour inlassablement présent dans nombre de mélodies ou de romances de l’époque, il ressemble plus chez Duparc à une évocation, à un désir désincarné ou sublimé (ainsi dans Sérénade florentine, 1880, sorte de berceuse). C’est davantage l’art de la suggestion que de la réalisation, et nous verrons plus loin qu’un conflit animera toute l’existence du musicien : conflit entre le pur et l’impur. Dans Phidylé (1894, poème de Lecomte de L’Isle), la suggestion du désir amoureux devient un chant d’amour et d’extase où plane l’ombre du Tristan de Wagner. Déjà l’une des premières mélodies de Duparc, Soupir (1868), d’abord reniée puis remaniée, marquait la séparation avec l’être aimé : « Ne jamais la voir ni l’entendre… »

La sensualité (même avec une certaine volupté, cependant sublimée) n’est pas absente chez Duparc : suggestion du désir amoureux (Phidylé), par le sommeil créant nécessairement un voile.

Cet amour porte-t-il quelque idée de rédemption comme chez Wagner ? Alors Duparc le plonge à nouveau dans le sommeil (Extase) ou le rend quasiment désincarné (Lamento).

L’aspiration à l’amour, vers quelques « radieux pays » (Romance de Mignon ; 1868), devient une figure imaginée et statique dans les 2 mélodies sur des poèmes de Baudelaire L’Invitation au voyage et La Vie antérieure (1884). L’évocation des « vastes portiques » dans cette ultime mélodie, se mue en un ostinato introductif de 14 mesures, statique et obsessionnel et se clôt sur quatre accords perdendo. Si L’Invitation au voyage ouvrait le portique dans la trajectoire du musicien, La Vie antérieure semble tout à fait le refermer. Ce n’est plus d’un paradis lointain entrevu qu’il s’agit, mais bien du paradis perdu …

Une mélodie entreprise en 1885 – Recueillement (sur un poème de Baudelaire) – fut hélas détruite. De fait, La Vie antérieure prend figure d’un véritable chant du cygne musical, car à 36 ans : « c’est aussi l’âge de sa mort à lui, Duparc, une mort spirituelle, plus terrible que l’autre». (Guy Sacre, Préface des Lettres à Jean Cras).

 

Retrouvez le premier volet : Henri Duparc, l’art de la mélodie 1/3

 

 

Henri Duparc

Henri Duparc par Franck Besingrand, chez Bleu nuit éditeur

 




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