Peinture de paysage, Gyesanpomudo, Jeon Gi, 1825-1854, période Choson
Peinture de paysage, Gyesanpomudo, Jeon Gi, 1825-1854, période Choson
Chronique

Impressions du matin calme

par Maxime Le Mée | le 13 novembre 2015

Il est des concerts que le critique retranscrit sans effort, tant l’articulation des programmes, ou le brio des interprètes, est limpide. Il suffit alors d’enrouler une idée esthétique autour d’un méridien tierce tout tracé ; le critique alors, en un subtil mélange de littérature, de philosophie, d’histoire et de journalisme (le dosage des ingrédients définiront son style), effectue plus un travail de broderie que de rédaction. Oh ! Ne m’interprétez pas si librement ! Le concert des solistes de l’Orchestre Symphonique de Bretagne, mêlés, dans le cadre du projet France-Corée, à l’ensemble Opus de Séoul, a réuni au Tambour les musiciens les plus brillants. Il les a réunis pour un programme subtil et intelligent : la création française du Quintette pour clarinette et cordes de Jeajoon Ryu, puis le Concert op. 21 d’Ernest Chausson, pour piano, violon, et quatuor à cordes. Jeajoon Ryu, c’est cette étoile montante du pays du matin calme, un tout jeune compositeur (ce concert fut l’occasion de l’apercevoir, et il ne m’a semblé lui reconnaître aucune ride, aucun cheveu blanc qui, habituellement, témoignent du métier d’un musicien) au style pourtant si puissant et mature ! Son génie ? Alors que le monde de la musique contemporaine se bat contre le vide qu’il a lui-même créé, Ryu a retrouvé, dans les couleurs de la fin du XIXe, la puissance d’une tonalité fragile, et d’un impressionnisme naissant. Son assise dans le siècle qui est le nôtre lui permet, plutôt que d’expérimenter sur des notions nouvelles, de sublimer une école lancée plus d’un siècle auparavant, et peut-être trop tôt abandonnée dans les tourments et les questionnements de l’art de l’après seconde guerre mondiale. Le confronter à Chausson tombe alors sous le sens : un romantique parfois conservateur, à une époque où Wagner finissait de pousser la tonalité dans ses derniers bastions. Le compositeur français résume (et dans un langage ô tant raffiné !) le siècle musical qui l’a précédé, avant que de céder la place aux musiciens de la modernité.

Pourtant, dans un cadre si limpide, qui devrait me permettre d’achever mon tricot bimensuel avec la fulgurante rapidité d’un poète sentimental sous le joug de l’inspiration et la précision d’un chercheur clair et concis, les mots me manquent. Plus que jamais, je me sens impuissant face à la définition d’Oscar Wilde : « The critic is he who can translate into another manner or a new material his impression of beautiful things ». Le point qui m’a touché, alors que je me plongeai dans la musique de Jeajoon Ryu, n’est pas tant l’exceptionnelle qualité des interprètes (qui, pourtant, croyez-moi, était plus que palpable), ni sa place si nette dans un programme bien monté. Le point qui m’a touché, ou plutôt, pour éviter l’euphémisme, la sensation qui s’est emparée de mon âme, la cage dorée qui s’est bâtie autour de mon coeur, est indescriptible. Le mieux que je puisse faire est de me répandre dans le lyrisme des métaphores, qui toujours seront bien en deçà de l’expérience esthétique première à laquelle, ce soir, j’assistai. Mes mots donc, ne suffiront pas à retranscrire cette musique dans un nouveau matériau – s’il l’avaient pu, ils m’auraient placé sur le piédestal des poètes, que ma modestie et, principalement, mon absence de talent poétique, m’interdisent. Jeajoon Ryu est un poète, ses couleurs sont un cahier, et ses mélodies sont des pensées.

Les pensées deviennent sons, le cahier devient un lit d’impressions, et le monde caché de l’artiste se concrétise en un Quintette pour clarinette et cordes. C’est la clarinette qui lance les mélodies, et le quatuor, tantôt en bloc uni, tantôt en orchestre concertant avec lui-même, les porte au-delà d’un énoncé linéaire. L’ensemble permet aux motifs de s’épaissir ; ils se démultiplient et offrent chaque fois, par la richesse de l’orchestration, une facette nouvelle. Une merveille de la composition nous empêche de discerner la fonction du clarinettiste. Est-il soliste, ou le son de son instrument complète-t-il le timbre du quatuor à cordes en une unité cohérente ? Le son de l’anche simple, ainsi travaillé, constitue l’harmonique qui fait passer la couleur orchestrale de la formation classique d’un état d’école à un état de chef-d’oeuvre. Il ne manque rien, et je n’ajouterai rien.


 

Chôsôn et les Lumières : projet France-Corée

Jeanjoon Ryu – Quintette pour clarinette et cordes, création française
J. Y. Baek (violon), Han Kim (clarinette) et le trio Girard (Agathe, Odon, Lucie Girard)

Ernest Chausson – Concert pour piano, violon et quatuor à cordes, op. 21
François Dumont, J. Y. Baek et le Quatuor Girard (Hugues, Agathe, Odon, Lucie Girard)

Auditorium du Tambour / 12 novembre 20h

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