Andreas Staier © Josep Molina
Andreas Staier © Josep Molina
Festival de Royaumont

Les inédits de Froberger, compositeur diplomate

par Cinzia Rota | le 25 octobre 2016

La récente découverte d’un cahier manuscrit autographe daté des années 1660 de Johann Jacob Froberger, a conduit la Fondation Royaumont à organiser un colloque international sur le compositeur allemand. Plusieurs musicologues spécialistes du XVIIe étaient conviés par le comité scientifique constitué de Peter Wollny (Bach-Archiv de Leipzig), Catherine Massip (BNF/EPHE), Denis Herlin (IReMUS), Olivier Chaline, (Université Paris-Sorbonne), Bibiane Lapointe et Thierry Maeder (Ensemble Les Cyclopes), Thomas Vernet (Royaumont) auxquels s’est joint le dimanche 2 octobre, le claveciniste et chef d’orchestre Bob van Asperen.
De nouvelles perspectives sur l’œuvre et le fascinant parcours de ce musicien diplomate ont été partagées par des chercheurs avec le public, en prélude à un événement exceptionnel : la création de cinq de ces quatorze inédits par le célèbre claveciniste Andreas Staier le 2 octobre 2016.

 

 

Le 30 novembre 2006, une maison de ventes aux enchères londonienne a adjugé à un collectionneur privé un manuscrit autographe de Johann Jacob Froberger (1616–1676). Ce cahier donne un intéressant éclairage sur les dernières années de vie du compositeur : il nous éclaire par exemple sur son séjour à Paris, pendant lequel « il utilise des procédés associés avec Louis Couperin et François Roberday » explique le claveciniste et chef d’orchestre néerlandais Bob van Asperen dans son article « Un nouveau manuscrit de Froberger », paru en 2007.
Des vingt œuvres qui le composent, les quatorze inédits « permettent des comparaisons stylistiques avec le répertoire déjà connu » continue van Asperen. Le cahier montre par exemple « le style innovant et voluptueux de deux lamenti inédits » dont Staier nous fait découvrir la Méditation, le quel se joue lentement avec Discretion, faict sur la tres douloreuse Mort de Son Altesse Serenis[si]me Monseig[neu]r le Duc Leopold Friderich de Wirtemberg, Prince de Montbeliard.
A l’intérieur de ce précieux livre, on retrouve également six capricci et six fantasie, deux genres que Froberger avait appris à Rome, dont Staier propose le pétillant Capriccio sol majeur, et la Fantasia en la mineur, au caractère plus solennel.

Mais découvrons donc la fascinante biographie de cet insaisissable Maître de la musique pour clavier, qui parcourt l’Europe de cour en cour, diplomate ou espion à la solde de l’empereur Ferdinand III de Habsbourg…

Une grande partie de la vie de Froberger se déroule pendant la Guerre de Trente Ans, qui déchire l’actuelle Allemagne pendant la première moitié du XVIIe siècle.
Les autres régions d’Europe n’évitent pas non plus les combats et la misère. L’Espagne, étroite alliée des Habsbourg d’Autriche, épuise ses immenses ressources américaines dans une multitude de guerres stériles pour propager la Contre-Réforme Catholique. La France, meurtrie par les guerres de religion, doit attendre Richelieu et Louis XIV pour reconstruire l’Etat et exercer sa prépondérance en Europe. En Angleterre, les puritains et Cromwell renversent la monarchie des Stuart. L’émiettement et l’enchevêtrement des pouvoirs locaux complique encore les rapports de force et le jeu des alliances, chacun défend ses intérêts et pratique le machiavélisme : princes et autorités ecclésiastiques du Saint Empire, Papauté, grandes villes marchandes de la Hanse, de Flandre ou d’Italie.

Originaire de Stuttgart en Würtenberg, Froberger est attaché à des familles princières, comme bien d’autres artistes d’origine modeste. Organiste au service de Ferdinand III de Habsbourg, chargé de choisir ou de composer les pièces qui seront jouées pendant les messes ou les réceptions, responsable du chœur, il donne aussi des leçons aux enfants de la Cour.
Autant dire qu’il dépend entièrement de son mécène et doit donc se prêter volontiers à ses souhaits. C’est ainsi que Froberger – après la chute de la cour des Würtenberg de religion protestante – dut se convertit au catholicisme afin d’aller à Rome étudier auprès du célèbre Girolamo Frescobaldi.

Portrait de Ferdinand III (mécène de Froberger) par Frans Luycx, Musée d’histoire de l’art de Vienne

Portrait de Ferdinand III (mécène de Froberger) par Frans Luycx, Musée d’histoire de l’art de Vienne

Admis dans des cercles très privés et à la cour, peintres, poètes ou musiciens sont les témoins privilégiés de conversations confidentielles. Tout naturellement, ils servent aussi comme diplomates ou espions, sous couvert de représentations artistiques. Dans le secret des boudoirs ou pendant les répétitions, il est facile d’obtenir des confidences révélatrices sur les intentions de rivaux ou d’alliés, de laisser un message ou poser des jalons qui prépareront des renversements d’alliance.
Au XVIIe siècle, pour rester dans le domaine de la musique, on sait que le castrat Atto Melani, aux ordres du cardinal Mazarin, est au cœur des complots et des événements de la Fronde. A la fin du siècle, Domenico Scarlatti sert le roi du Portugal et un autre italien, Agostino Steffani, remplit des missions privées pour le compte des princes de Hanovre et de Bavière.

Malgré le secret qui entoure naturellement cette partie de son existence, on devine ce que l’empereur Ferdinand III pouvait attendre de Froberger. La position du musicologue Peter Wollny, directeur des Archives Bach de Leipzig est que Froberger était au cœur de missions diplomatiques pour le compte de l’empereur.

En 1652, le séjour parisien du compositeur a tout l’air d’une mission d’information sur la situation politique et l’autorité de l’État français à la veille de la négociation finale sur la guerre de 30 ans à la diète de Ratisbonne où comme par hasard Froberger est présent. Un peu plus tard, en 1653, une mission semblable l’appelle à Londres, peut-être pour apprécier la possibilité d’une restauration monarchique et catholique contre la dictature puritaine de Cromwell. Curieusement, chacun de ces voyages s’accompagne d’agressions, de naufrages ou de décès suspects.
On dit aussi que Froberger a participé aux négociations discrètes qui accompagnent les nombreux mariages entre membres des dynasties d’Espagne et d’Autriche, en particulier celui de 1649, par lequel Philippe IV d’Espagne épouse en secondes noces sa nièce l’archiduchesse Marie-Anne d’Autriche, fille de l’empereur Ferdinand III et de son épouse l’infante Marie-Anne d’Espagne. Il était également à Paris de mai à novembre 1660 comme l’atteste sa fameuse Méditation sur ma mort future écrite à Paris en mai 1660, et qui se situe au moment des longues tractations matrimoniales entre la couronne de France et l’Espagne au sujet du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse à l’automne de la même année.

Après une vie aussi bien remplie, n’étant peut-être plus en grâce auprès du nouvel empereur Leopold Ier, Froberger se retire sous la protection d’une amie d’enfance, la duchesse Sibylla de Württemberg — pour laquelle il écrit Afligée, la quelle se joue lentement avec discretion faict à Montbeliard pour Son Altesse Serenissime Madame Sibylle, Duchesse de Wirtemberg, Princesse de Montbeliard – également créé à Royaumont par Staier — qui s’installe après son veuvage dans sa propriété d’Héricourt, près de Montbéliard. C’est là que Froberger est rappelé à Dieu, victime pendant sa prière, d’une crise cardiaque au réfectoire du château d’Héricourt.

Denis Herlin et Peter Wollny ont proposé différentes hypothèses sur l’origine du Manuscrit dit de « Londres » vendu en 2006 : Herlin pense que ce manuscrit aurait été rassemblé après la mort de Froberger par l’entourage de Sybille de Würtenberg, tandis que pour Wollny il aurait été réuni après la mission du compositeur à Paris et en Espagne en 1662, sur un papier viennois.

Le manuscrit aux armes de Leopold Ier – successeur de l’Empereur Ferdinand IV à Vienne – dont la copie des pièces est de la main de Froberger, est d’un format assez réduit et possède des pages de sommaires écrites dans un français assez approximatif. Sa page de garde, traditionnellement réservée aux pages de titres et de dédicaces calligraphiées, est étonnamment vierge, ce qui fait penser à Peter Wollny que l’Empereur Leopold Ier en aurait refusé la dédicace à cause d’une partie très personnelle, dédiée notamment à la princesse Sybille.

En tout état de cause, ce manuscrit présente des pièces d’une qualité exceptionnelle. Cinq d’entre elles ont pu être interprétées par Andreas Staier le 2 octobre dernier dans un concert à Royaumont, qui sera prochainement rediffusé sur France Musique.

 


Les inédits du Manuscrit de Londres :
Capriccio sol majeur
Meditation, la quelle se joüe lentement avec discretion. faict à Madrid sur la Mort future de Son Altesse Serenis[si]me Madame Sibylle, Duchesse de Wirtemberg, Princesse de Montbeliard (sol mineur)
Tombeau, le quel se joue lentement avec Discretion, faict sur la tres douloreuse Mort de Son Altesse Serenis[si]me Monseig[neu]r le Duc Leopold Friderich de Wirtemberg, Prince de Montbeliard (ré mineur)
Fantasia la mineur
Afligée, la quelle se joue lentement avec discretion faict à Montbeliard pour Son Altesse Serenissime Madame Sibylle, Duchesse de Wirtemberg, Princesse de Montbeliard (Allemande Fa majeur)

 

Comité scientifique :
Peter Wollny Bach-Archiv Leipzig
Catherine Massip BNF/EPHE
Denis Herlin IReMUS
Bibiane Lapointe et Thierry Maeder Ensemble Les Cyclopes
Thomas Vernet Royaumont

En partenariat avec IReMUS

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