Johann Sebastian Bach
Johann Sebastian Bach
Chronique

Irréductible Bach

par Tristan Labouret | le 3 février 2016

Mardi 19 janvier, 9h. Le temps est gris, le vent est froid, les rubriques nécrologiques des journaux ne désemplissent pas, bref, l’humeur n’est pas à la franche rigolade. Pourtant, tel un village gaulois bien connu, un endroit résiste encore et toujours à la morosité ambiante : l’amphithéâtre du Musée de la Musique. Celui-ci accueille les journées “Actualités de Bach”, organisées par le Conservatoire de Paris.

Malgré l’heure matinale, il y règne une joyeuse effervescence, très goscinnyienne. Les organistes, ces bardes mystérieux qui opèrent dans les hauteurs des églises, sont descendus bien vite de leurs promontoires pour répondre à l’appel de Thomas Lacôte, leur confrère, responsable scientifique et artistique de ces journées. Il faut dire que cette matinée est consacrée à quatre heures de master-classe d’orgue, autour des œuvres de Johann Sebastian Bach. Pour la corporation, c’est un menu alléchant, un banquet à ne manquer sous aucun prétexte ; la crainte (bien compréhensible) d’une indigestion aura en revanche découragé les profanes, peu nombreux à assister à cette grand-messe.

Dans le rôle du chef de village, Thomas Lacôte prend la parole et met de l’ordre dans les rangs de ses collègues, les invitant à s’asseoir et à arrêter de se flanquer des bourrades dans le dos en se racontant des blagues. Tandis qu’une étudiante du Conservatoire s’installe à l’orgue de l’amphithéâtre, l’invité d’outre-Rhin, Wolfgang Zerer, prend place sur scène ; le silence se fait. Nous quittons l’univers fantaisiste des bardes gaulois pour pénétrer dans l’antre chaleureux d’un druide, qui dévoile aux jeunes organistes du Conservatoire ses recettes, ses recherches, ses interrogations. Car la leçon de ce maître habitué à dispenser son enseignement aux quatre coins du monde est une leçon expérimentale, une invitation à l’experiment, comme il le dit lui-même de son accent chantant. « Qu’est-ce que Bach avait en tête ? », interroge-t-il constamment. Derrière cette invocation pleine d’humilité, aucune réponse dogmatique. Il n’y a que des pistes à explorer, des hypothèses construites sur un savoir toujours renouvelé. Wolfgang Zerer questionne les grimoires du compositeur, isole la formule la plus essentielle, dépouille une ligne mélodique de ses ornements, jusqu’à ne retenir parfois que quatre notes à partir desquelles l’œuvre se déploie. Appelé de ses vœux par Thomas Lacôte un peu plus tôt, le lien entre musique et musicologie, interprétation et analyse, est révélé avec une évidente simplicité.

Cependant, dans le laboratoire de l’organiste, Bach est irréductible. Face aux questions des connaisseurs, avides de solutions aux problèmes que soulève l’interprétation instrumentale, la réponse de Wolfgang Zerer est désarmante : « Il restera toujours plus de questions que de réponses ». Nous connaissons les ingrédients qu’utilisait Bach, les orgues sur lesquelles il s’exprimait, mais il est impossible de reconstituer avec certitude la recette de son art, le son de Bach. En l’absence de potion magique, l’organiste est contraint à « prendre des risques », à expérimenter, à mobiliser tous ses sens au service d’une articulation, d’un phrasé, d’une registration. Alors la partition s’anime, la musique respire, palpite sous le toucher plus souple des étudiants du Conservatoire.

Le soir venu, le concert de clôture offrait à ces jeunes organistes la possibilité de s’adresser au public de l’amphithéâtre sans l’ombre impressionnante du maître. Les expérimentations du matin ont connu un prolongement naturel avec les interprétations du soir, dans la liberté du contrepoint de Davide Mariano, le remarquable jeu de jambes de Kumi Choi sur le pédalier, ou encore l’apothéose de la Fantaisie et fugue en ut mineur BWV 537 par Thomas Kientz.

Malheureusement la tribu matinale des connaisseurs avait déserté l’amphithéâtre, laissant un auditoire clairsemé. Au troisième rang, un petit garçon aux boucles blondes s’est attaché louablement à compenser le nombre de spectateurs par une activité frénétique, bondissant bruyamment de rangée en rangée, de siège en siège, décidé sans doute à trouver le meilleur endroit pour apprécier pleinement la première suite pour violoncelle de Bach, programmée entre deux œuvres pour orgue. L’intervention tardive de l’autorité maternelle dans la chorégraphie du chérubin à bouclettes transformera finalement la gigue du violoncelle en caprice pour cordes vocales, et le jeune artiste incompris achèvera son ouvrage en coulisses.

Il faut mentionner l’incroyable performance réalisée par la violoncelliste Bertille Arrué alors que le jeune improvisateur tentait de lui ravir la vedette. Imperturbable, la jeune interprète a suivi de mémoire le fil d’un discours savamment préparé, enfilant les danses comme des perles, avec une prédilection pour les mouvements vifs, inventifs et énergiques. Nous ne pouvons que lui souhaiter de bénéficier de meilleures circonstances pour ses prochains récitals.

Le concert permettait d’apprécier les deux œuvres de Bach découvertes dernièrement, près de trois siècles après leur composition ; parmi celles-ci, l’Aria “Alle mit Gott und nichts ohn’ hin” BWV 1127 était interprétée par un ensemble baroque du Conservatoire, sous la direction de Christophe Coin. Attaché à mettre en valeur ses musiciens, celui-ci souligne le phrasé par une gestique discrète et légère ; l’ensemble fait corps autour du timbre chaleureux de la soprano Julie Prola.

Mardi 19 janvier, 20h. Le temps est toujours gris, le vent est encore froid, mais les rubriques nécrologiques des journaux ont quitté les esprits des spectateurs : aujourd’hui, Johann Sebastian Bach est apparu plus que jamais d’actualité, redécouvert par la musicologie, renouvelé par la pédagogie, ressuscité par l’interprétation.

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