Diana Damrau © Rebecca Fay
Diana Damrau © Rebecca Fay
Chronique

Italienisches Liederbuch : la carte du Tendre de Diana Damrau et Jonas Kaufmann

par Cinzia Rota | le 16 février 2018

Pour la Saint-Valentin, Diana Damrau et Jonas Kaufmann étaient sur la scène de la Philharmonie de Paris, pour une soirée à l’enseigne d’un romantisme nostalgique d’antan, avec l’Italienisches Liederbuch d’Hugo Wolf

  

En 1860 Paul Heyse traduit en allemand 46 poèmes populaires italiens des XVIIe et XVIIIe siècles tirés de recueils d’auteurs comme Tommaseo, Tigri et Dalmedico. Quelques années plus tard, Hugo Wolf les met en musique en créant ce petit bijoux d’élégance et de finesse nommé Italienisches Liederbuch.

‎En prenant ces miniatures et en les réorganisant, comme plusieurs artistes se sont amusés à le faire avant eux, Diana Damrau et Jonas Kaufmann ont construit un récit crédible prenant la forme d’une histoire d’amour en quatre parties.

Quelle meilleure occasion qu’une saint Valentin, pour l’étape parisienne de leur tour Européen débuté à Munich le 4 février !

 

Vert : la rencontre

Diana Damrau, Jonas Kaufmann et Helmut Deutsch font leur entrée sur scène. La soprano est vêtue d’une ample robe noir ornée d’une étole qui changera au fur et à mesure de couleur, afin de rythmer la soirée.

Les chanteurs racontent donc les prémices de l’amour entre une jeune femme et un jeune homme, où les petits riens deviennent importants (Auch kleine Dinge), il remercie Dieu pour la beauté du visage de sa bien aimée (Gesegnet sei, durch den die Welt entstund) dans un séduisant climax se terminant en pianissimo, tandis qu’elle célèbre la couleur verte du printemps (Gesegnet sei das Grün) dont « éclot chaque beau fruit ».
Suit le splendide Ihr seid die Allerschönste, où la beauté de la femme est comparée de manière très raffinée à l’architecture italienne : Devant toi la cathédrale d’Orvieto s’efface / Et la belle fontaine de Viterbe / Si grands sont tes charmes et ta magie / Que le dôme de Sienne devant toi s’incline.

L’idylle est interrompue par la désapprobation de la relation de la part des familles respectives (Man sagt mir, deine Mutter woll es nicht). Suivent donc la séparation et le désespoir (Heut‘ Nacht erhob ich mich), magnifiquement rendus par la voix saisissante d’un Kaufmann, dont l’émoi rappelle celui de Werther.
Dans le nostalgique O wär‘ dein Haus, Damrau nous fait partager la souffrance d’une femme qui, éloignée de son amoureux, s’imagine en train de l’observer de l’extérieur d’une maison en verre.

Jonas Kaufmann © Julian Hargreaves

Jonas Kaufmann © Julian Hargreaves

Rose : premières disputes

Dans sa chambre la femme pleure, pendant que l’homme chante à sa fenêtre (Mein Liebster singt) jusqu’à ce que le vent ne l’empêche de respirer (Nicht länger kann ich singen).
Finalement elle se fâche contre lui et, avec une véhémence digne de la Reine de la Nuit (Wer rief dich denn?), elle lui reproche d’aimer d’autres femmes. Avec un bel aigu aérien, comme on le lui connait, Damrau se venge en faisant croire à son prétendant qu’elle en aime un autre (Je suis amoureux, mais pas de toi).

Mais c’est avec l’air Verschling’ der Abgrund meines Liebsten Hütte que tout bascule : en souhaitant la mort à son amant (Que les abîmes engloutissent la petite maison de mon amour) la femme montre la profondeur de son chagrin et lui s’attendrit et cherche à faire la paix (Nun laß uns Frieden schließen). Les paroles charmantes de cet air, chantés avec grand douceur par le ténor, tâchent de convaincre la femme (Comment pourrions-nous lutter jusqu’à la mort ? Rois et princes rétablissent la paix, Ne serait-ce refusé qu’aux amoureux ? Princes et soldats concluent la paix, Pourquoi les amoureux échoueraient-ils ?)

La Reine de la Nuit se transforme ensuite en Zerline, tout étant déjà conquise, elle hésite et sonde les intentions du prétendant : Je sais donc bien qu’avec moi ce n’est qu’un jeu, Vous vous moquez, on m’a mise en garde. Le présumé Don Giovanni se fait donc Don Ottavio et la rassure de la sincérité de sa dévotion : Calmez mon cœur si plein d’amour / Qu’il manque de se rompre.

Même si depuis bien longtemps les deux chanteurs ont quitté l’adolescence, leur engagement scénique est tel, qu’on croit vraiment voir deux êtres purs et innocents, emportés par cet amour de jeunesse qui devient une question de vie ou de mort (Wenn du, mein Liebster, steigst zum Himmel auf)

 

Noir : réconciliation

Finalement la paix retrouve sa place parmi les amoureux, qui se perdent dans des louanges réciproques et niais (Und steht Ihr früh am Morgen auf) et remercient encore une fois le Seigneur.

Mais une nouvelle séparation s’impose (Mir ward gesagt, du reisest in die Ferne), soulignée par les dissonances créées par le contraste entre la ligne montante du chant et celle descendante du piano, et le spectre de la mort fait son apparition (Sterb’ ich, so hüllt in Blumen) pour se dissiper dans la légèreté de l’humour, car, restée seule, la femme se moque de la petite taille de son amant (Mein Liebster ist so klein) : si petit que sans se baisser / Il balaye la chambre de ses boucles. Damrau partage donc un petit moment de complicité avec le public, tel un aparté, dont elle souligne le comique par des sourires aguichants et des clins d’œil. Mais Kaufmann l’a bien entendue et lui manifeste sa désapprobation, sans pour autant lui en vouloir.

Forts d’une technique impeccable, les deux chanteurs se prennent au jeu, et avec désinvolture ils s’amusent et partagent leur bonne humeur avec le public.

 

Rouge : la fin du conte de fées

Au lieu de terminer par un prévisible heureux dénouement, les artistes ont choisi de jouer la carte de l’ironie, toujours soutenus par le jeu suggestif de Deutsch au piano. La femme est mécontente du repas offert par son amoureux (Mein Liebster hat zu Tische mich geladen) et l’homme se plaint d’avoir passé autant de temps à l’aimer. S’il avait adoré Dieu à la place il aurait le Paradis assuré (Wie viele Zeit verlor ich).

Pendant que les deux chanteurs s’amusent à « se disputer » sur scène, on prend du plaisir à fermer les yeux et à se concentrer sur leurs voix : le contraste entre celle plus lumineuse et légère de Damrau et celle ténébreuse et poignante de Kaufmann est saisissant. On admire les vocalises parfaitement maîtrisées de la soprano et ses talents d’actrice et on se laisse surprendre par la projection longue et soutenue du ténor qui, au service de la musique, déploie toute une panoplie de couleurs.

L’ironie se fait de plus en plus présente, comme dans Selig ihr Blinden, où l’homme envie les morts car ils sont « à l’abri des tourments de l’amour », ou encore dans Nein, junger Herr où la femme se plaint de la petite place qui lui est reservée : Je te suffis pour tous les jours, n’est-ce pas ? / Mais pour les jours de fête il te faut mieux, qui provoque en réaction un Si tu ne veux pas l’or, prends l’étain / Si tu ne veux pas l’amour, prends le mépris » dans Hoffärtig seid Ihr, schönes Kind.

Le jeu de questions-réponses fonctionne musicalement mais aussi théâtralement, grâce à une complicité faite de regards, de sourires et de gestes éloquents. Assis sur sa banquette Helmut Deutsch est également impliqué : véritable membre d’un trio et pas simple accompagnateur – comme prévu sur la partition – il nous offre un son riche et une interprétation fine et subtile.

La comparaison de la bien aimée aux beautés de l’Italie revient dans Laß sie nur gehn, cette fois de façon négative car son inconstance est comparée à celle du « fleuve de Toscane », en rappelant que les beaux souvenirs du début d’une relation peuvent plus tard se transformer en cauchemars.

Offensée, la femme se venge et, telle un Don Giovanni ou une Carmen, elle liste ses amourettes éparpillées aux quatre coins d’Italie (Ich hab in Penna), causant le découragement le plus total chez son prétendant.

Durant plusieurs minutes, la salle pleine à craquer de la Philharmonie explose sous les applaudissements, et après le bis Schumannien de Unter’m Fenster, les fans les plus dévoués s’approchent de la scène pour amener des fleurs et des chocolats aux artistes, en respectant la « tradition » de la Saint Valentin.




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