Thierry Balasse - Concert pour le temps présent
© Patrick Berger
Chronique

Jaurès, la musique et le temps présent

par Juliette Guibert | le 18 février 2016

« Un son nouveau, c’est la révélation d’une force nouvelle, d’une parcelle d’âme inconnue« . Et quand Jaurès parle de révélation d’une force nouvelle, il sait de quoi il parle : en 1891, quand il publie le texte de sa thèse de philosophie De la réalité du monde sensible, le jeune radical ex-député du Tarn est à la veille de soutenir la grève des mineurs de Carmaux et d’adhérer au socialisme, qu’il ne quittera plus jusqu’à son assassinat.

Jaurès parle du son, Thierry Balasse parle de Jaurès. Et un son nouveau, Thierry Balasse sait ce que c’est. Sur mon fauteuil à côté de la régie, j’étais très impressionnée : le fondateur de la Compagnie Inouïe dirigeait lui-même la diffusion sur un orchestre de haut-parleurs d’une pièce de Pierre Henry composée pour ce spectacle, Fanfare et arc-en-ciel, créée il y a quelques mois à Nanterre. Pas de baguette, un pupitre couvert de diodes qui respirent à l’unisson de la quarantaine de haut-parleurs disposés sur scène et dans la salle, les doigts lèvent et baissent des curseurs qui modulent et tordent l’espace sonore. Inversion des rôles ? Dirigés depuis la salle, les haut-parleurs musiciens regardent le public, de gros yeux ronds nous fixent en vibrant. Le son vient de partout, il est déjà partout, le voilà le son nouveau, sa force nouvelle. Dématérialisé, le son de la musique acousmatique ? Le rideau de Pythagore est bien transparent. En me revoyant entendre chaque mouvement des curseurs faire bouger le son autour de moi, je me demande aujourd’hui si la rupture est si franche avec ce chef russe que je regarde diriger une symphonie de Chostakovitch pendant que j’écris ces lignes. Un mouvement de sa main, mes oreilles entendent le cor, mes yeux se tournent vers un colosse, premier cor solo du Mariinsky. Mouvement, son, espace. Thierry Balasse pousse un curseur, un des gros yeux ronds qui m’avait à l’œil depuis un bon moment donne un peu plus d’ampleur et d’espace au son créé quelques années plus tôt dans le studio de Pierre Henry, ce monsieur de 87 printemps qui nous éblouit de « l’éclairage intime du tourbillon de la vie« , selon ses propres mots. Mouvement, son, espace. « La pluie sonore secouée d’orage et de tremblement de terre fait place à l’arc-en-ciel« , dit-il encore. J’entends tout cela mais aussi viennent en transparence de cette fanfare les bruits d’usine, d’abattoir, de ville, de guerre, puis les couleurs du spectre, lumière blanche décomposée qui annonce la fleur d’immortalité de la Péri de Paul Dukas – qui a inspiré cette Fanfare.

Le studio passe sur scène, l’acousmatique redevient acoustique mais reste électro. Fusion AAN. Balasse cette fois compositeur chausse ses gants Larsen, Benoît Meurant allume la flamme des anneaux du spatialisateur, le piano préparé par Cécile Maisonhaute envoie dans l’espace un orchestre de percussions. La musique concrète n’obéit à aucun code ? Vœu pieu : mouvement, son, espace.

Retour à Pierre Henry, au son nouveau de Psyché Rock. Plus si nouveau que ça, il est vrai – que l’a-t-on entendu depuis sa création en 1967 dans la Messe pour le temps présent, à toutes les sauces, radiophoniques, publicitaires, cinématographiques – mais nouveau en son temps. Et son temps c’est aussi maintenant, maintenant que son créateur a accepté que Thierry Balasse et la Cie Inouïe jouent cette pièce qui ne devait être qu’écoutée. Jubilation sur scène. Jubilation du rock savant qui se laisse fredonner. Musique élitiste ? Il faut voir Balasse traverser la scène entre sa piste pour gants et sa console de mixage verticale câblée à l’envers, faire du Larsen de console en poussant un curseur, tourner un potentiomètre pour retrouver le son de la bande originale. Trouver les instruments d’époque pour trouver le son d’époque ou bien faire un son de maintenant sur des instruments de maintenant pour révéler la force nouvelle de cette musique d’époque ? Tiens donc, cette querelle me rappelle quelque chose… Bach sur clavecin ou sur piano ? Cordes en boyaux ou en métal ? Doit-on jouer la quatrième de Brahms sur des instruments d’époque qui ne la font pas tonitruer ? Doit-on jouer Pierre Henry sur des instruments numériques ou faut-il retrouver les sons disparus avec les instruments – les objets – qui les ont produits et qui n’existent plus ? Le temps passé est perdu mais le temps retrouvé est bien présent, le son est là, avec nous, toujours nouveau. Jaurès en sait quelque chose : le marteau peut bien être sans maître (ceci n’est pas un hommage) et la faucille en guenilles, la musique au temps présent est bien une éternelle force nouvelle, inouïe.


Concert pour le temps présent, festival Longueur d’ondes
Pierre Henry, Thierry Balasse / Cie Inouïe

Le Quartz, Scène nationale, Brest (Finistère)
Jeudi 4 février 2016

Pierre Henry (1927-) : Fanfare et arc-en-ciel (2015)
Thierry Balasse : Fusion A.A.N (2015)
Pierre Henry : Psyché Rock (tiré de Messe pour le temps présent, 1967)

A propos de l'auteur

Ses derniers articles

Vos commentaires

A voir aussi